Une lentille linguistique sur la trahison politique

Maria

Teshome Abebe

Dans l’arène turbulente de la politique éthiopienne, où les alliances se forment et se brisent à la vitesse d’une tempête de mousson, le langage est souvent à la traîne des émotions brutes de désillusion. Pour ceux qui étaient autrefois aux côtés du Premier ministre Abiy Ahmed – collègues, camarades et co-conspirateurs de la révolution de 2018 qui l’a porté au pouvoir – leur abandon ultérieur a donné naissance à un cocktail d’émotions : « dégoût » pour l’opportunisme qui a entaché les idéaux communs, « embarras » d’avoir mal interprété la fidélité d’un partenaire, « honte » pour la complicité dans une ascension imparfaite et un sentiment profond. de « dégoût » renouvelé dans l’arrière-goût amer d’une confiance brisée. Pour saisir cet abandon particulièrement viscéral, motivé non pas par l’idéologie mais par l’apparente priorité d’Abiy à la survie personnelle et politique, je propose le terme « Abiyfatalisme ». Cet essai concis porte donc sur une histoire purement locale et non sur des dynamiques économiques géopolitiques.

Inventé comme un portemanteau entre « Abiy » (l’homme à l’épicentre) et « fatalisme » (l’acceptation résignée d’une catastrophe inévitable), « l’Abiyfatalisme » évoque un haussement d’épaules fataliste envers la trahison – pas une simple déception, mais la prise de conscience lasse que la loyauté dans l’orbite d’Abiy est un pari monté contre vous. C’est l’expiration tranquille d’anciens alliés qui murmurent : « Nous connaissions le jeu, mais nous avons quand même joué. » Ce terme n’est pas seulement descriptif ; c’est un appel à la précision dans le lexique politique, un peu comme « orwellien » distille un double langage autoritaire ou « machiavélique » fait un clin d’œil au pragmatisme impitoyable. Pourquoi l’inventer maintenant ? Parce que l’histoire récente de l’Éthiopie exige un mot qui honore le coût humain de tels abandons, sans le diluer dans une « désillusion » générique.

Considérez l’anatomie de l’abiyfatalisme à travers les histoires de ceux qu’il a laissés derrière lui. Prenez par exemple Lemma Megersa, président du Parti démocratique oromo (ODP) et ancien mentor d’Abiy. Lemma n’a pas seulement soutenu Abiy ; il l’a « oint », élevant un agent de renseignement de niveau intermédiaire au poste de Premier ministre au milieu des manifestations de 2018 qui ont secoué le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF). Les réformes audacieuses de Lemma en Oromia – libération des prisonniers politiques, assouplissement de la censure des médias – ont ouvert la voie à Abiy, lui valant le surnom de « parrain ». Pourtant, en août 2020, Abiy a orchestré l’éviction de Lemma du parti, le privant de toute influence dans le cadre d’une purge qui sentait l’auto-préservation. Comme l’a noté un observateur, « Abiy a perfectionné sa politique de trahison envers son propre peuple et maintenant envers ses alliés qui l’ont aidé à accéder au pouvoir ». Pour Lemma, il ne s’agissait pas d’une dérive idéologique ; c’était Abiy qui larguait un lest pour alléger sa charge dans un contexte de tensions ethniques croissantes. L’abiyfatalisme qui en résulte ? Le silence public d’un ancien allié, mêlé à la honte d’avoir parié sur une vision qui s’est évaporée lorsqu’elle n’a plus servi le visionnaire.

Les échos de cette tendance se répercutent tout au long du mandat d’Abiy. Jawar Mohammed, le magnat des médias oromo dont l’activisme a amplifié les manifestations de 2016 qui ont forcé les réformes de l’EPRDF, a d’abord salué Abiy comme un camarade réformateur. L’Oromia Media Network de Jawar a galvanisé les jeunes contre les accaparements de terres et la répression – le carburant qui a déclenché l’ascension d’Abiy. Mais en 2019, alors qu’Abiy consolidait son pouvoir, Jawar a été arrêté pour des accusations douteuses de terrorisme et son empire médiatique a été démantelé. Les critiques ont décrié le fait qu’Abiy ait fait taire une voix trop indépendante pour sa vision du « Parti de la prospérité ». Les partisans de Jawar, autrefois les pom-pom girls d’Abiy, incarnent désormais l’abiyfatalisme : dégoût pour un leader qui prêchait le « medemer » (synergie) mais pratiquait l’exclusion, embarras face à leur adulation précoce et un abandon honteux qui ressemble à un éloignement familial.

Des coalitions encore plus larges en ont été victimes. La dissolution de l’EPRDF en 2019 – le pivot audacieux d’Abiy vers un Parti de la prospérité pan-éthiopien – a été présentée comme un signe d’unité, mais les initiés ont vu un abandon général. Les dirigeants du Front populaire de libération du Tigré (TPLF), piliers de longue date de l’EPRDF qui ont encadré les débuts de carrière d’Abiy au sein de l’Agence de sécurité des réseaux d’information (INSA), ont été mis sur la touche comme étant « toxiques ». La critique publique de leurs doctrines par Abiy a fracturé la coalition dans laquelle il vivait autrefois, laissant ses collègues comme ceux des ailes Amhara et Oromo se débrouiller seuls au milieu des violences ethniques. La guerre du Tigré en 2020 a amplifié ce phénomène : les alliés du nord, qui partageaient commodément le zèle anti-corruption d’Abiy, ont été du jour au lendemain qualifiés d’ennemis. Comme l’a souligné un diplomate, l’image réformatrice « pro-occidentale » d’Abiy a séduit le monde, mais le masque a ensuite glissé vers un isolement belliciste. Pour ces personnages abandonnés, l’abiyfatalisme cristallise la honte de la proximité du pouvoir : savoir que vous avez construit le trône, pour ensuite en être chassé lorsque les vents ont tourné.

Pourquoi l’abiyfatalisme résonne-t-il avec autant de force ? Il évite le détachement clinique de « l’opportunisme politique » ou le mélodrame du « poignardage dans le dos », en se concentrant sur le résidu émotionnel : ce clin d’œil fataliste aux instincts de survie qui l’emportent sur la solidarité. Les défenseurs d’Abiy pourraient rétorquer que la politique est une danse darwinienne – impitoyable par nécessité, comme dans ses manœuvres de maître d’échecs contre ses rivaux. Assez juste; mais pour les abandonnés, ce n’est pas une stratégie abstraite, c’est personnel. Il s’agit de l’aîné oromo qui a fait campagne pour Abiy en 2018, aujourd’hui déplacé dans les conflits de Wollega que sa politique a exacerbés. C’est l’intellectuel Amhara, autrefois euphorique face à la chute de l’EPRDF, qui critique désormais le « constitutionnalisme abusif » d’Abiy qui canalise les ressources vers des mégaprojets alors que des millions de personnes meurent de faim. Et la jeunesse d’Amhara, qui s’est tenue aux côtés d’Abiy pour empêcher les forces du TPLF d’atteindre Addis-Abeba, mais qui a ensuite été mise de côté et mène maintenant la guerre contre ses forces à Amhara. Les exemples de responsables Amhara qui ont été mis de côté abondent.

Dans une nation marquée par sept années de règne d’Abiy – de lauréat du prix Nobel à paria – l’abiyfatalisme offre une catharsis. Il valide le dégoût de la trahison sans exiger de vengeance, l’embarras d’un jugement erroné sans autoflagellation, la honte de la complicité sans effacement et l’abandon brut sans désespoir. En lui donnant un nom, nous récupérons le pouvoir d’agir : un terme né de la douleur de l’Éthiopie, mais utilisé pour exiger mieux de la part des dirigeants, des alliés et de nous-mêmes. En fin de compte, l’abiyfatalisme n’est pas une défaite ; c’est la première étape vers la réécriture du script.

Teshome Abebe, ancien doyen et vice-président des affaires académiques de deux institutions, est actuellement professeur d’économie.

Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.

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