Une intervention moralement urgente, intellectuellement précise et philosophiquement cohérente

Maria

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Teshome Abebe


III. Critique : Amnésie historique ? Pas du tout. Plutôt, la reconnaissance de modèles historiques

Ahmed rétorque avec les « archives des survivances improbables » de l’Éthiopie (Adwa, l’État développementiste de Meles). C’est une obscurcissement romantique. La survie n’est pas synonyme de légitimité. L’État éthiopien a survécu

– Les « raids d’esclaves » de Ménélik et les concessions de terres aux loyalistes,
– l’autocratie féodale d’Haïlé Sélassié,
– la Terreur rouge du Derg,
– Le patronage ethnique et la terreur de l’EPRDF sur l’Amhara depuis 27 ans.

L’abiyfatalisme ne nie pas la résilience – il en diagnostique le coût : un régime politique qui survit en dévorant ses propres enfants. La réflexion de mon essai est arendtienne : toute révolution porte en germe son Thermidor, un délice ! Le Parti de la prospérité d’Abiy est le « 18 brumaire » éthiopien, avec une rhétorique plébiscitaire et une application paramilitaire.

Le point de vue somalien d’Ahmed est révélateur. La marginalisation de la région Somali sous Abiy (malgré le pétrole stratégique de l’Ogaden et la police Liyu) reflète le sort du Tigré. Appeler cela « cohérence politique », c’est assainir la recentralisation ethnique comme une évolution fédérale.

IV. Critique : morale binaire ? Pas du tout. Plutôt une responsabilité morale.

Ahmed construit puis rejette le cadre de l’essai entre loyauté et trahison en le qualifiant d’« éthique fondée sur la parenté ». C’est un homme de paille. « L’abiyfatalisme » n’est pas une question de fidélité personnelle mais d’alliance publique. Abiy a prêté serment en 2018 : aux jeunes morts en Oromia, aux journalistes libérés de Maekelawi, à la diaspora qui a financé son ascension. La mesure n’est pas le clan mais le contrat – et le contrat a été rompu.

Philosophiquement, cela évoque le contrat social de Jean-Jacques Rousseau : la légitimité découle de la volonté générale et non de la survie du dirigeant. Lorsqu’Abiy emprisonne les militants qui l’ont installé, il ne « recalibre » pas : il abdique. Mon invention est donc une intervention socratique : obliger les Éthiopiens à affronter le « dilemme euthyphro » de leur politique : les dirigeants sont-ils au service du peuple, ou le peuple est-il au service du mythe du leader ?

V. Critique : Doctrine du désespoir ? Absolument pas. Plutôt un appel à la conscience.

La dernière accusation d’Ahmed – selon laquelle l’abiyfatalisme engendre la résignation – est l’inversion la plus pernicieuse. Le fatalisme démissionne ; « L’abiyfatalisme » mobilise. En nommant le modèle, l’essai arme le prochain « Qeerroo » de clairvoyance. Comme l’écrivait Paulo Freire dans « Pédagogie des opprimés », « nommer le monde » est la première étape pour le transformer.

L’alternative – « l’illumination sans lamentation » d’Ahmed – est le quiétisme technocratique. Il demande aux Éthiopiens de classer Abiy sur une courbe de « moindre mal » alors que les atrocités se multiplient. C’est là le véritable fatalisme : la croyance que les charniers sont le prix de la « stabilité ».

En résumé : « l’abiyfatalisme » comme le « Kairos » éthiopien.

Loin d’être une erreur, « l’abiyfatalisme » est un concept « kairotique » – un moment propice – né au moment précis où l’espoir se transforme en hégémonie. C’est:
– Moralement robuste : parce qu’il honore les morts en refusant leur effacement.
– Intellectuellement précis : car il cartographie une séquence vérifiable de trahison.
– Philosophiquement cohérent : parce qu’il s’aligne sur Arendt, Fanon et Benjamin dans le diagnostic du cycle de trahison révolutionnaire.

La réfutation d’Ahmed, malgré tout son raffinement, est une apologie du pouvoir déguisée en nuances. Il demande aux Éthiopiens de traiter leurs blessures comme des douleurs de croissance et leurs martyrs comme des dommages collatéraux. Je refuse. En inventant « l’abiyfatalisme », je ne ferme pas la porte à l’action, mais j’aide plutôt à ouvrir les yeux d’une nation somnambule vers un renouveau autoritaire.

En fin de compte, le terme « abiyafatalisme » n’est pas une cage. C’est un miroir. Et l’Éthiopie l’ignore à ses risques et périls.

Teshome Abebe, ancien doyen et vice-président des affaires académiques dans deux universités, est professeur d’économie et lauréat du corps professoral.

Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.

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