

Par Surafel Getahun
Introduction : Une région au bord du gouffre
La Corne de l’Afrique, creuset géostratégique de cultures, de routes commerciales et d’héritages coloniaux, est une fois de plus au bord du conflit. L’Éthiopie et l’Érythrée – deux nations partageant une histoire commune d’effusion de sang et de paix précaire – sont enfermées dans une dangereuse danse de rhétorique, de postures militaires et d’ambition territoriale. La poussière de la dernière Grande Guerre dans la Corne de l’Afrique était à peine retombée. Le conflit brutal de deux ans au Tigré, une lutte labyrinthique qui a attiré nations et milices, s’est officiellement terminé par un accord de paix fin 2022. Un calme fragile s’est installé et une région fatiguée a osé espérer un répit. Mais cet espoir s’évapore désormais, remplacé par l’odeur âcre de la poudre à canon dans le vent et la rhétorique tonitruante des dirigeants préparant leur peuple au combat. Une fois de plus, l’Éthiopie et l’Érythrée poussent la Corne au bord du gouffre, menaçant de plonger des millions de personnes dans un conflit bien plus dévastateur que le précédent.
Le catalyseur immédiat est clair : la fervente quête par l’Éthiopie d’un accès souverain à la mer. Enclavée depuis la sécession de l’Érythrée en 1993, les ambitions économiques de l’Éthiopie sont étouffées par sa géographie. Avec une population de 130 millions d’habitants et des aspirations à devenir une puissance continentale, sa dépendance à l’égard de Djibouti pour plus de 95 % de son commerce maritime constitue une vulnérabilité stratégique et un carcan économique. Pour l’Éthiopie, il ne s’agit pas simplement d’une préférence mais d’une exigence légitime et existentielle de développement, le port d’Assab – un port en eau profonde qu’elle utilisait largement avant la guerre de 1998 – représentant la solution la plus directe et historiquement logique.
La réponse de l’Érythrée a été celle d’un rejet absolu et inflexible. Le régime du président Isaias Afwerki, qui a cultivé une mentalité de forteresse fondée sur un récit de siège perpétuel, considère toute revendication éthiopienne sur la mer Rouge comme une attaque directe contre la souveraineté érythréenne, durement gagnée au cours de trois décennies de lutte sanglante. Cet état d’esprit, qui se manifeste souvent par un comportement belliqueux et un rejet de la diplomatie internationale, a laissé l’Érythrée isolée et sa population appauvrie. Plutôt que de rechercher une prospérité mutuelle à travers la coopération, le régime d’Asmara a systématiquement choisi la voie de la déstabilisation, cherchant à affaiblir une Éthiopie potentiellement dominante depuis sa propre indépendance. Les récents discours incendiaires des deux capitales ne sont pas de simples gesticulations ; ce sont les sons d’une hostilité de longue date et profondément enracinée qui déborde. Alors que les alliances régionales évoluent et que les puissances mondiales s’intéressent au couloir de la mer Rouge, la question se pose : la Corne de l’Afrique peut-elle se libérer de ses cycles historiques de guerre, ou est-elle vouée à plonger dans un autre abîme ?
Les fantômes de l’histoire et un port appelé Assab
Pour comprendre la crise actuelle, il faut d’abord écouter les fantômes et se concentrer sur une partie précise du littoral : Assab. La relation entre l’Éthiopie et l’Érythrée n’est pas un simple différend frontalier ; c’est une tapisserie profondément complexe d’histoire partagée, de trahison et de traumatismes divergents.
Pour l’Éthiopie, la mer – et Assab en particulier – est un droit historique et un impératif économique. Le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed a formulé la question en termes sévères : sans accès direct au port, le développement de l’Éthiopie est définitivement retardé. Son discours « Méditerranée-embouchure du Nil » fin 2023 était un appel nationaliste aux armes, invoquant un passé où l’Empire éthiopien contrôlait la côte de la mer Rouge. Le port d’Assab n’est pas un choix aléatoire ; c’est la porte d’entrée la plus efficace de l’Éthiopie, avec ses infrastructures existantes et ses liens historiques qui en font la pièce maîtresse de cette aspiration nationale.
Mais pour l’Érythrée, ce même port constitue l’essence même de sa nation. Sa guerre d’indépendance de 30 ans contre l’Éthiopie a été menée, en partie, pour le contrôle de son littoral. Entretenir l’idée de céder les droits souverains à Assab revient, selon le régime, à nier le sacrifice d’une génération. Cela s’est transformé en une mentalité de forteresse, où le monde est perçu comme hostile et où le compromis est assimilé à la capitulation. Cette perspective a conduit à l’isolement de l’Érythrée et à sa préférence pour tirer parti des conflits régionaux pour maintenir un équilibre des forces en sa faveur, plutôt que de s’engager dans une diplomatie constructive.
La poudrière géopolitique : de l’huile sur le feu
La querelle bilatérale est dangereusement amplifiée par un réseau complexe de rivalités régionales et internationales, transformant la Corne de l’Afrique en un échiquier par procuration.
- Compétition des grandes puissances: La mer Rouge est l’une des voies de navigation les plus critiques au monde. Les Émirats arabes unis, la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite possèdent tous des bases militaires et des intérêts stratégiques dans la région. Un conflit autour d’un port comme Assab obligerait ces puissances à choisir leur camp, fournissant potentiellement des financements, des renseignements et des armes qui intensifieraient et prolongeraient la guerre.
- Le Golfe Axis : Les deux pays ont cultivé des liens étroits, mais transactionnels, avec les puissances du Golfe. L’Érythrée est un partenaire clé de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis dans la guerre au Yémen. L’Éthiopie recherche des investissements auprès des mêmes puissances. En cas de conflit, ces relations seraient mises à l’épreuve et pourraient servir de levier.
- L’Ombre du Tigré : La récente guerre a créé un alignement temporaire entre Addis-Abeba et Asmara contre le TPLF. Avec la diminution de cet ennemi commun, les tensions sous-jacentes ont refait surface avec vengeance. Toute nouvelle guerre relancerait immédiatement le conflit au Tigré.
- Malaise en matière d’intervention étrangère: La communauté internationale souffre d’une « lassitude du conflit » dans la Corne. Un Conseil de sécurité de l’ONU paralysé crée un environnement permissif propice à l’agression, les dirigeants pouvant estimer que le monde ne fera guère plus que publier des déclarations d’inquiétude.
Un chemin loin de l’abîme : de la somme nulle au gain mutuel
Prévenir une autre guerre catastrophique nécessite un changement de paradigme, passant d’un jeu à somme nulle à une vision d’intérêt partagé. La voie à suivre doit être faire preuve d’audace et répondre aux principaux griefs.
1. Désescalade immédiate et dialogue direct: La première étape consiste à faire taire les armes et les mégaphones. Un consortium d’États africains, soutenu par l’UA, doit faciliter des pourparlers inconditionnels de haut niveau axés uniquement sur la déconfliction militaire. pour éviter qu’une escarmouche accidentelle ne dégénère en guerre.
2. Un grand compromis sur Assab et l’accès à la mer : le La communauté internationale doit négocier un cadre de coopération mutuellement bénéfique centré sur le port d’Assab. Cela nécessiterait un compromis profond des deux côtés :
- Pour l’Érythrée : Elle doit passer d’une mentalité de forteresse à une mentalité de pragmatisme économique. Au lieu de laisser Assab stagner en tant que symbole de souveraineté, il pourrait se transformer en moteur de croissance. Le régime devrait être encouragé à accorder pacifiquement à l’Éthiopie un accès souverain et garanti à Assab par le biais d’un accord de location à long terme. En échange, l’Érythrée recevrait des paiements annuels substantiels, des investissements dans les infrastructures et une participation aux revenus du port.
- Pour l’Ethiopie: Il doit renoncer formellement à toute revendication maximaliste sur le territoire érythréen et reconnaître sa souveraineté. En échange d’un accès sécurisé à Assab, l’Éthiopie offrirait un ensemble complet de mesures visant à normaliser les relations diplomatiques, à établir des partenariats économiques et à garantir l’intégration de l’Érythrée dans l’économie régionale.
3. Encourager l’intégration de l’Érythrée : Le monde doit offrir à l’Érythrée un choix clair : un isolement et une pauvreté persistants, ou une voie vers des relations normalisées, la levée des sanctions et l’accès aux institutions financières internationales, sous réserve de son engagement constructif concernant l’accès aux ports et de réformes internes vérifiables.
4. Renforcement de l’architecture régionale: La Corne de l’Afrique a besoin d’un organisme de sécurité régional crédible. Une IGAD revitalisée, dotée du pouvoir de médiation et d’imposition des conséquences, est essentielle à long terme pour briser le cycle du conflit.
Conclusion : les enjeux de la survie
Les populations de la Corne de l’Afrique sont prises dans un cercle vicieux dans lequel le besoin légitime de développement d’une nation se heurte à la mentalité de siège profondément enracinée d’une autre. Le port d’Assab est un symbole puissant de cette impasse – soit un trophée à gagner par la guerre, soit un pont à construire pour la paix.
Le choix est difficile. Un chemin ramène à l’abîme : une guerre dévastatrice menée sur le littoral même qui pourrait apporter la prospérité aux deux nations. L’autre voie est le travail difficile et peu glamour de la diplomatie et du compromis visionnaire. Elle exige que l’Éthiopie tempère sa rhétorique par des offres pragmatiques et que le régime érythréen abandonne son comportement belliqueux et déstabilisateur et comprenne que sa sécurité et sa prospérité ne sont pas en fin de compte liées à la faiblesse de l’Éthiopie, mais à une région stable et coopérative. Le monde ne doit pas rester un témoin silencieux alors que la Corne de l’Afrique marche une fois de plus aveuglément vers le feu. Le moment est venu de conclure une grande négociation.
Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.
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