Démêler les fils du dysfonctionnement dans l’Éthiopie post-monarchique : un résumé

Maria

Teshome Abebe _ Éthiopie post-monarchiqueTeshome Abebe _ Éthiopie post-monarchique

Teshome Abebe

Introduction : Une nation en perpétuelle tourmente

Malgré ce que l’historien grec Diodore (vers 90-21 avant notre ère) a proclamé à propos des Éthiopiens comme étant « le premier de tous les hommes » et un peuple de « la grande antiquité » ; et des dieux visitant d’abord les Éthiopiens, se régalant avec ses rois ; Malgré son affirmation supplémentaire, telle que traduite, selon laquelle même les dieux « n’ont pas réussi à maîtriser les Éthiopiens à eux seuls » en raison de leur piété, l’Éthiopie d’aujourd’hui, bien qu’elle soit encore imprégnée de valeurs anciennes et communautaires, est un pays dans un stress, une anxiété et un dysfonctionnement profondément ressentis. Nous sommes tentés de demander : «Ubi soleil? » Où sont passés les dieux ?

Depuis le renversement de l’empereur Hailé Sélassié en 1974, marquant la fin d’une monarchie salomonienne vieille de 3 000 ans, l’Éthiopie est prise au piège d’un cycle d’instabilité politique, de stagnation économique et de fragmentation sociale. Ce qui a commencé comme une promesse révolutionnaire d’équité et de modernisation sous la junte militaire du Derg a dégénéré en guerre civile, famine et répression autoritaire, pour ensuite être suivi par l’ère du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF), dominée par le Front populaire de libération du Tigré (TPLF), et maintenant par les fragiles « réformes » sous le Premier ministre Abiy Ahmed et son Parti de la prospérité. Cette trajectoire n’a pas été une descente linéaire mais un réseau d’échecs imbriqués : des insurrections ethniques à l’enracinement des élites, des déficits éducatifs au désespoir économique. La question à l’étude – attribuer la responsabilité aux fanatiques séparatistes comme le TPLF et l’Oromo Liberation Front (OLF), à une population sous-éduquée, à l’exclusion de la prise de décision, à la baisse de la participation au marché du travail, aux élites puissantes, à la répartition asymétrique des revenus, au désespoir de la population face à ses sous-performances et à la polarisation ethnique sous le fédéralisme – exige une dissection critique. Loin d’être un coupable unique, le dysfonctionnement de l’Éthiopie apparaît comme une pathologie systémique, où chaque facteur amplifie les autres dans une boucle de rétroaction vicieuse. Ce court essai soutient que même si aucun élément n’en porte la seule responsabilité, la politisation de l’ethnicité sous le fédéralisme et le pouvoir incontrôlé des élites se sont révélés des plus corrosifs, perpétuant un État où l’unité reste un idéal insaisissable.

Fondements historiques : du centralisme impérial au chaos révolutionnaire

La chute de la monarchie a révélé de profondes fissures longtemps réprimées par le régime centralisé et « dominé par les Amhara » d’Haile Selassie, qui donnait la priorité à l’unité pan-éthiopienne plutôt qu’au pluralisme ethnique. Les inégalités foncières, les famines comme celle de 1973-74 et les conflits frontaliers avec la Somalie et l’Érythrée ont érodé la légitimité, alimentant les manifestations menées par les étudiants et le coup d’État du Derg en 1974. Le régime marxiste-léniniste du Derg a aboli le féodalisme grâce à des réformes agraires, mais a déclenché la Terreur rouge, tuant des centaines de milliers de personnes, et mené des guerres brutales contre les séparatistes érythréens et tigréens. En 1991, avec l’effondrement de l’Union soviétique, le Derg a implosé, ouvrant la voie à l’EPRDF dirigé par le TPLF.

Le dysfonctionnement de cette époque n’était pas seulement transitoire ; cela a semé les graines d’une division durable. Le déni de la diversité ethnique par la monarchie a engendré du ressentiment, mais le centralisme du Derg l’a exacerbé par la répression, créant des vides comblés par des fronts armés comme le TPLF et l’OLF. Il est important de noter que ces « fanatiques séparatistes » n’étaient pas des malfaiteurs exogènes mais le produit de l’échec de l’État : le TPLF a vu le jour en 1975 pour défier l’hégémonie amhara, tandis que l’OLF, fondé en 1973, recherchait l’autodétermination des Oromo dans un contexte de marginalisation perçue. Leurs insurrections ont prolongé la guerre civile, coûtant plus d’un million de vies et bloquant le développement, mais les blâmer à eux seuls ignore le rôle de la monarchie et du Derg dans le déclenchement des griefs ethniques. Comme le note l’historien Bahru Zewde, les intellectuels et les élites éthiopiennes, formés à l’étranger mais fidèles au trône, n’ont pas réussi à se démocratiser, perpétuant un cycle dans lequel la rébellion est devenue la seule voix pour les sans-voix.

Les fanatiques et l’État : les insurgés comme catalyseurs et non comme créateurs

Après 1991, la montée du TPLF a instauré un fédéralisme ethnique, apparemment pour rectifier des injustices historiques, mais elle a consolidé la domination du TPLF grâce à une coalition hégémonique. Le TPLF, qui ne représente que 6 % de la population, contrôlait des institutions clés, écartant ses rivaux comme l’OLF et l’EPRP (Parti révolutionnaire du peuple éthiopien). Cet « exceptionnalisme tigréen » a alimenté les accusations de capture par les élites, des conglomérats liés au TPLF comme le Fonds de dotation pour la réhabilitation du Tigré (EFFORT) monopolisant les ressources. Pendant ce temps, l’OLF a boycotté la conférence de transition de 1992 et a lancé des insurrections de faible niveau, exacerbant les tensions entre Oromo et Amhara.

Il est important de noter que ces groupes ne sont pas de simples « malfaiteurs » ; ils incarnent des griefs légitimes militarisés par une politique à somme nulle. La guerre du TPLF contre le gouvernement d’Abiy en 2020, qui a fait jusqu’à 600 000 morts, découlait d’empiètements fédéraux sur l’autonomie du Tigré (selon le TPLF), mais a en fait été causée par les attaques et l’assassinat par le TPLF de membres du commandement nord de l’armée éthiopienne, tandis que les attaques de la scission de l’OLF, de l’OLA, reflètent des conflits fonciers non résolus. Pourtant, leurs tactiques – mobilisation ethnique, thésaurisation des ressources – ont polarisé la société, transformant le pluralisme en péril. Comme le prévient l’International Crisis Group, le fédéralisme ethnique a « accru la concurrence entre les groupes… pour les terres et les ressources », transformant les fanatiques de libérateurs en perpétuateurs de conflits. La responsabilité ne réside pas dans leur existence mais dans l’échec du système à les intégrer démocratiquement.

Le déficit humain : éducation, participation et majorité silencieuse

La population sous-éduquée de l’Éthiopie – dont le taux d’alphabétisation des adultes est de 52 % en 2023, avec des taux ruraux inférieurs à 40 % – est souvent le bouc émissaire du dysfonctionnement, mais cette vision pathologise les victimes. Le faible taux de scolarisation (TBS dans le primaire, taux brut de scolarisation à 100 % mais dans le secondaire à 28 %) est dû à la pauvreté, au travail des enfants et aux conflits, et non à des défauts inhérents. L’Initiative de mesure des droits de l’homme évalue l’Éthiopie à 67 % de réalisation des droits à l’éducation par rapport au revenu, soulignant une négligence systémique.

En outre, l’absence de processus décisionnel participatif sous les régimes successifs a engendré l’apathie. La Constitution de 1995 promettait l’autonomie ethnique, mais le contrôle imposé par l’EPRDF – via les cellules du parti dans chaque village – a étouffé la dissidence. Le taux de participation électorale oscille autour de 70 %, mais les élections sont entachées de harcèlement, comme le montre le boycott de l’OLF en 2021. Cette exclusion nourrit le désespoir : les données d’Afrobaromètre montrent que 64 % des Éthiopiens considèrent que les conditions économiques se détériorent, dont 61 % vivent dans la « pauvreté vécue ». Blâmer les « sans instruction » revient à ignorer la façon dont les élites ont utilisé l’analphabétisme comme arme pour maintenir le pouvoir, faisant écho à l’utilisation par la monarchie de l’éducation de l’Église orthodoxe pour imposer la loyauté. Une véritable capacité d’agir nécessite d’investir dans l’éducation civique, comme le tente le projet 2024 de la CECOE (Coalition of Ethiopian Civil Society Organisation for Elections), mais sans démanteler les structures autoritaires, la participation reste performative.

Facteurs économiques sous-jacents : travail, capital et mirage de la croissance

La croissance tant vantée de 8 à 11 % du PIB de l’Éthiopie avant 2016 masquait une sous-performance : l’agriculture emploie 73 % mais contribue à hauteur de 34 % au PIB, et est vulnérable aux sécheresses et aux conflits. La participation au marché du travail, qui s’élève à 80 % au total mais avec un écart entre les sexes de 22 points (62 % pour les femmes), témoigne d’une sous-utilisation : le chômage des jeunes, à 23 % (urbain), entraîne migration et troubles. Le passage du travail au capital – via les privatisations liées au TPLF – a faussé la répartition des revenus : Gini entre 35 et 39 ans, mais les 10 % les plus riches captent 36 % des revenus, alimentant l’accaparement des élites dans les coopératives où les bénéfices reviennent aux personnes connectées. Cette situation devrait empirer sous le régime actuel du Parti de la prospérité.

Cette « répartition du travail vers le capital » se manifeste par le désespoir : la pauvreté à 3 dollars par jour est passée à 39 % d’ici 2021, projetée à 43 % en 2025 dans un contexte d’inflation (30,8 %) et de coûts de guerre (plus de 20 milliards de dollars). Les réformes d’Abiy pour 2024 – flottement de la monnaie, réduction des subventions – visent la stabilisation mais exacerbent les souffrances à long terme, avec 20 millions de personnes ayant besoin d’aide. La sous-performance économique n’est pas imputable à la population mais orchestrée par les élites : la croissance passée a bénéficié aux élites urbaines tigréennes, oromo et amhara, laissant les majorités rurales dans une situation de subsistance. Comme le soulignent les données de la Banque mondiale, sans création d’emplois inclusive – plus de 600 000 nouveaux arrivants par an – ces tendances engendrent la radicalisation.

La ligne de faille fédérale : la polarisation ethnique comme sabotage systémique

Le fédéralisme ethnique, consacré en 1995, promettait l’égalité mais provoquait la division. La division des États selon des critères ethniques – neuf régions, deux villes à charte – a reconnu plus de 80 groupes mais a ignoré les liens interethniques, engendrant un « syndrome méga-ethnique » dans lequel les rivalités Oromo (35 %) contre Amhara (27 %) éclipsent l’identité nationale. Les conflits frontaliers (par exemple, Welkait) et les expulsions de minorités (plus d’un million de personnes déplacées depuis 2018) ont provoqué une escalade de la violence, depuis les affrontements oromo-somaliens jusqu’aux atrocités de la guerre du Tigré et à la guerre avec Fano à Amhara avec l’utilisation de drones et d’avions de guerre.

Cette polarisation porte atteinte à l’égalité : la clause de sécession du fédéralisme encourage l’irrédentisme, tandis que le pouvoir asymétrique (l’influence démesurée du Tigré) fomente le ressentiment. Comme le soutiennent des critiques comme Jon Abbink, cela a « redéfini la nationalité éthiopienne » selon les lignes staliniennes, politisant la culture dans le conflit. Les manifestations Oromo de 2016 et le soulèvement Amhara de 2023 illustrent comment le fédéralisme amplifie les griefs, transformant la diversité en dysfonctionnement.

Conclusion : vers la responsabilité, et non l’abdication

Le dysfonctionnement post-monarchique de l’Éthiopie ne peut être blâmé : les fanatiques du TPLF/OLF ont exploité mais n’ont pas inventé les divisions ; une population sous-éduquée subit l’exclusion, elle n’en est pas la cause ; les élites accumulent tandis que le travail vacille ; le désespoir découle d’une sous-performance et non d’un désespoir inné ; le fédéralisme polarise là où il devrait s’unir. La monarchie a centralisé les inégalités, le Derg les a militarisées, l’EPRDF les a ethnicisées, et Abiy avec son projet « Orroommuummaa » les a dégénérées en dépravation – chaque régime étant successivement coupable.

La réforme exige de transcender les reproches : un pluralisme électoral pour diluer les partis ethniques, une éducation civique pour la participation, une croissance inclusive via la lutte contre la corruption et un recalibrage fédéral mettant l’accent sur les identités hybrides. Comme le plaide le Conseil de la Couronne, restaurer l’éthiopianité (quoi que cela signifie) – au-delà de l’ethnicité – pourrait guérir, mais seulement si les élites cèdent le pouvoir. Sans cela, l’Éthiopie risque les « cinq scénarios d’effondrement de l’État » prévus par les universitaires : du chef de guerre fragmenté à la sécession balkanisée, même si je ne crois pas personnellement que ce soit le seul destin. La voie à suivre n’est pas la récrimination mais la reconstruction – un fédéralisme reforgé dans l’équité, de peur que l’image classique et légendaire de l’Éthiopie en tant que civilisation utopique, ancienne et noble ne s’efface au profit des murmures du désespoir.

Teshome Abebe, ancien doyen et vice-président des affaires académiques de deux universités, est actuellement professeur d’économie.

Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.

Du même auteur : Libérer la prospérité : l’impératif économique de la coopération entre l’Éthiopie et l’Érythrée en matière de ports, de commerce et d’alignement politique

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