Comment l’Éthiopie et l’Érythrée peuvent s’élever ensemble ou sombrer seules

Maria

Mohamud A. Ahmed – Cagaweyne

L’histoire revient souvent non pas comme un messager de sagesse mais comme un écho qui oblige les nations à revisiter les fantômes qu’elles ont autrefois enterrés. Entre les hauts plateaux d’Éthiopie et les vents côtiers d’Érythrée s’étend un silence si lourd qu’il semble respirer. C’est un silence qui rappelle le tonnerre de l’artillerie, les cris de retraite et la paix fragile qui a suivi, pour ensuite se dissoudre à nouveau dans la suspicion. Aujourd’hui, les deux nations se trouvent devant le même abîme qui engloutissait autrefois leurs espoirs. L’air entre eux est chargé de fierté et de paranoïa, et la région regarde avec inquiétude, sachant qu’une erreur de calcul pourrait plonger à nouveau la Corne de l’Afrique dans la tourmente.

La géographie de l’Éthiopie a toujours été son paradoxe. C’est un pays riche en rivières mais dépourvu de mer, riche en histoire mais hanté par le souvenir de la perte. Lorsque l’Érythrée a obtenu son indépendance en 1993, le cœur de l’Éthiopie a perdu son pouls maritime. Depuis lors, un pays de plus de cent millions d’habitants vit attaché à une seule artère traversant Djibouti, une bouée de sauvetage à la fois vitale et vulnérable. Le désir d’accéder à la mer n’est pas un symptôme d’arrogance mais une expression de survie. C’est le cri d’une civilisation qui sait que la prospérité ne peut prospérer dans l’isolement.

Dans son récent discours devant la Chambre des représentants du peuple, le 28 octobre 2025, le Premier ministre Abiy Ahmed s’est exprimé avec la gravité d’un leader confronté au destin. Il a déclaré que le droit de l’Éthiopie sur la mer Rouge est juridique, historique, géographique et économique, et qu’aucune nation de plus de cent millions d’habitants ne peut rester indéfiniment enclavée. Son ton était calme mais résolu, plus réfléchi que rhétorique. C’était un appel à la compréhension et une déclaration de nécessité. L’Éthiopie, a-t-il clairement expliqué, ne recherche pas la conquête mais la continuité, non la domination mais la dignité.

Cette vision de la réhabilitation maritime n’est pas née soudainement. Cela fait partie de la conscience éthiopienne depuis des décennies. Le 19 Tikimt 2018, dans le calendrier éthiopien, correspondant au 29 octobre 2025 dans le calendrier grégorien, l’ambassadeur Jemal Beker s’est exprimé avec la même conviction à la Commission fédérale des médias à Addis-Abeba. « La Porte de Bahir est cruciale pour que le mouvement garantisse la prospérité », a-t-il déclaré. Il a rappelé à la nation que trente ans plus tôt, suite à la conspiration combinée de forces internes et externes cherchant à affaiblir l’Éthiopie, le pays avait perdu sa porte maritime. Il a insisté pour que cette erreur historique soit corrigée par le principe pacifique du donnant-donnant, affirmant les droits juridiques, historiques et naturels de l’Éthiopie à l’accès maritime.

L’Ambassadeur Jemal a cité l’Accord des Nations Unies sur l’utilisation de la mer pour affirmer que la géographie ne devrait jamais déterminer le sort des nations. Il a averti que le manque d’accès direct de l’Éthiopie à la mer gonfle les coûts du commerce, restreint la souveraineté sur les importations et les exportations et décourage les investissements étrangers. « Le propriétaire de la porte maritime éthiopienne est crucial pour le mouvement visant à assurer la prospérité », a-t-il répété, soulignant que l’accès maritime profiterait non seulement à l’Éthiopie mais à la région et à la communauté internationale. Il envisageait la coopération plutôt que la confrontation et a appelé à la poursuite du dialogue avec les États voisins. « Tout comme nous avons construit ensemble le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne », a-t-il déclaré, « nous devons nous unir pour résoudre la question de la porte maritime ». Son discours s’est terminé sur un ton spirituel. « Dans la seigneurie de Jonas, conclut-il, faisons chacun notre part. »

Les déclarations du Premier ministre Abiy Ahmed et de l’ambassadeur Jemal Beker sont liées à la fois par leur objectif et par leur principe. Ils forment un fil unique dans le tissu national éthiopien, liant l’histoire à l’espoir. Ils expriment la vision d’une nation cherchant la survie plutôt que la suprématie et le partenariat plutôt que le pillage. L’aspiration maritime de l’Éthiopie n’est donc pas un acte d’ambition mais de restauration. Il ne s’agit pas de frontières ; c’est une question d’équilibre. La plus grande question qui reste est de savoir si la région possède la sagesse nécessaire pour rendre cette quête pacifique.

L’Érythrée, façonnée par des décennies de sacrifices, défend sa souveraineté avec un dévouement quasi religieux. Chaque grain de son littoral est sanctifié par le sang et la mémoire. Toute mention des aspirations maritimes de l’Éthiopie déclenche de profondes peurs ancestrales, des peurs qui servaient autrefois à sa survie mais qui menacent désormais sa stabilité. Dans la vision du monde de l’Érythrée, préemption signifie protection. Dans le raisonnement éthiopien, l’accès implique l’endurance. Entre ces deux interprétations se dresse le mur invisible de méfiance qui maintient les deux nations prisonnières de leur passé.

Le pouvoir sans sagesse se consume. La montée en puissance de l’Éthiopie doit être tempérée par la retenue, et la vigilance de l’Érythrée doit être guidée par la prudence. Le leadership n’exige pas d’impulsion mais de proportion, pas de réaction mais de réflexion. L’implication présumée de l’Érythrée avec des acteurs mandataires en Éthiopie, si elle était prouvée, ne serait pas une prévoyance mais une folie. La politique par procuration n’est pas un outil de sécurité ; ce sont des symptômes de peur.

L’Éthiopie a à la fois le droit et la responsabilité de défendre sa souveraineté. Aucune nation ne peut rester passive tandis que d’autres tentent de la déstabiliser. Pourtant, la véritable force réside dans la retenue. La plus grande puissance d’un État ne réside pas dans sa capacité à détruire mais dans sa capacité à empêcher la destruction. Un port capturé par la guerre devient une blessure qui saigne la prospérité pour des générations. Les empires les plus puissants ne sont pas tombés à cause de la défaite mais à cause de l’arrogance de leurs certitudes.

La guerre est la mathématique de la ruine. Cela commence par la fierté et se termine par la douleur. Si l’Éthiopie et l’Érythrée laissaient la colère guider leurs choix, la mer Rouge cesserait d’être une route commerciale pour devenir un fleuve de chagrin. Leurs monnaies s’effondreraient, leurs populations fuiraient et leurs économies se dissoudraient en fumée. Le coût humanitaire dépasserait l’imagination. La Corne de l’Afrique, déjà fragile à cause de la sécheresse et des conflits, se briserait de manière irréparable.

L’importance stratégique de la mer Rouge garantit qu’aucune guerre n’y restera régionale. Les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, l’Égypte et la Turquie seraient tous impliqués, chacun poursuivant son propre calcul. La région deviendrait un autre échiquier sur lequel les puissances extérieures jouent pour influencer et où les vies locales en paient le prix. La mer qui transporte le pétrole et le commerce porterait plutôt le chagrin.

La retenue est donc la plus haute forme de pouvoir. La plus grande force de l’Éthiopie ne réside pas dans son arsenal mais dans sa clarté morale. Elle doit montrer au monde que sa patience n’est pas une faiblesse mais un principe. Si l’Érythrée continue d’intervenir, l’Éthiopie doit réagir par des moyens légaux, mesurés et intelligents. La diplomatie, le renseignement et le confinement stratégique sont les nouveaux instruments de survie. Le but de la défense n’est pas la représaille mais la dissuasion.

L’Érythrée doit également réinventer son identité. L’isolement n’est pas l’indépendance. Le soupçon n’est pas la sécurité. Une nation ne peut pas prospérer en érigeant des murs autour de sa peur. En déstabilisant son voisin, l’Érythrée se déstabilise elle-même. Ses ports peuvent être plus que des symboles de défi ; ils peuvent devenir des couloirs d’opportunités. La pertinence future de l’Érythrée ne dépendra pas de ses chars mais de son commerce. La force de sa souveraineté ne se mesurera pas à son silence mais à son dialogue.

L’Érythrée a besoin du nombre d’or des cent vingt millions d’habitants de l’Éthiopie. Sans eux, ses ports ne tiendront jamais leurs promesses. L’Éthiopie, à son tour, a besoin des ports situés le long de la côte érythréenne. La question n’est pas de savoir qui possède le plus de force mais qui peut percevoir la valeur cachée de la coopération. Chacun détient ce qui manque à l’autre. S’ils se battent, ils enfouiront leur fortune sous le sable. S’ils coopèrent, ils construiront un pont entre deux destins et transformeront la géographie en opportunité.

La Corne de l’Afrique se situe à un seuil déterminant. La mer qui divisait autrefois l’Éthiopie et l’Érythrée peut devenir l’eau qui les lie. Un nouveau Pacte de la mer Rouge fondé sur l’égalité et l’interdépendance économique pourrait transformer la suspicion en partenariat. Le besoin d’accès maritime de l’Éthiopie peut être satisfait par le dialogue, tandis que la souveraineté de l’Érythrée peut rester intacte. Des investissements partagés dans l’énergie, les infrastructures et le commerce pourraient transformer les blessures d’hier en richesse de demain.

Le Kenya, la Turquie et l’Arabie Saoudite pourraient jouer un rôle de facilitateurs utiles dans ce processus. Le Kenya apporte une crédibilité régionale, un équilibre diplomatique turc et une influence stratégique à l’Arabie saoudite sur les deux rives de la mer Rouge. Pourtant, la paix la plus significative ne viendra pas d’une médiation extérieure mais de la maturité interne. Seules l’Éthiopie et l’Érythrée peuvent faire taire les échos du passé et composer l’harmonie de leur avenir.

Si l’Érythrée cesse son ingérence et que l’Éthiopie fait preuve de retenue, les deux pays prospéreront. L’Éthiopie gagnera sa bouée de sauvetage maritime grâce à la paix, et l’Érythrée retrouvera sa pertinence économique grâce au partenariat. Ce n’est pas de l’idéalisme. C’est logique. La coopération multiplie ce que le conflit divise. L’arithmétique de la paix rapporte toujours une somme plus élevée.

Le véritable leadership ne se mesure pas aux guerres gagnées mais aux crises évitées. La grandeur d’une nation ne réside pas dans le bruit de ses victoires mais dans le silence de sa sagesse. L’Éthiopie et l’Érythrée se trouvent devant le jugement discret de l’histoire. La fierté peut apporter de la satisfaction, mais la sagesse offre la survie.

La paix ne signifie pas l’abandon. Cela signifie endurance. La prospérité ne signifie pas compromis. Cela signifie confiance. Le moment est venu de remplacer la rivalité par le réalisme et la suspicion par l’imagination. La Corne de l’Afrique mérite des dirigeants capables de voir au-delà de la peur et de façonner l’histoire avec clairvoyance.

Au final, la Mer Rouge ne se souviendra pas de leurs discours mais de leurs choix. Les vagues emporteront les mots, mais pas les conséquences. Le monde ne demandera pas à qui appartenait le port, mais seulement à qui préservait la paix. L’Éthiopie et l’Érythrée peuvent continuer à refléter leurs craintes respectives ou bien se faire face avec lumière. La mer est suffisamment vaste pour que tous deux puissent rêver. Qu’ils s’élèvent ensemble par la raison ou sombrent séparément dans l’orgueil déterminera non seulement leur avenir mais aussi celui de la région entière.

Dans les mathématiques du destin, l’arrogance divise, la sagesse se multiplie et la paix reste la seule équation garantissant la prospérité.

Mohamud A. Ahmed – Cagaweyne est chroniqueur, analyste politique et chercheur
Groupe de conseillers Greenlight dans la région Somali d’Éthiopie. Il est joignable au : 251 900 644 648

Du même auteur : Le siècle est à eux : pourquoi l’ONLF doit choisir le Dr Abiy Ahmed plutôt que des jeux géopolitiques et embrasser un avenir d’influence

__

À soumettre Communiqué de presseenvoyez la soumission à info@Togolais.info