

Négalegne M. Mandefiro
Analyste de politique étrangère et de conflits
L’Éthiopie est confrontée à de nouveaux risques de conflit en raison des traumatismes non résolus des guerres passées, qui nécessitent un dialogue honnête et une guérison plutôt que de nouvelles violences. L’incapacité de l’élite politique du pays à poursuivre la réconciliation menace d’aggraver les divisions et les souffrances.
- Risques de conflit renouvelés : Les affrontements le long de la frontière Afar-Tigré et les violences persistantes dans les régions d’Amhara et d’Oromia menacent de plonger l’Éthiopie dans une autre guerre dévastatrice.
- Traumatisme durable de la guerre du Tigré : Le conflit a provoqué des atrocités massives, des déplacements et des destructions, laissant de profondes cicatrices psychologiques et sociales qui n’ont pas encore été corrigées.
- Les élites politiques entravent la paix : Les dirigeants fédéraux et régionaux continuent de propager et de militariser le nationalisme, faisant écho à la rhétorique qui a conduit aux conflits passés, risquant ainsi la répétition du désastre.
- Besoin de guérison et de responsabilité : L’Éthiopie a besoin de dire la vérité, d’une justice réparatrice et d’un dialogue inclusif pour faire face aux traumatismes et rétablir la confiance entre toutes les communautés.
- Le rôle du gouvernement fédéral : Le gouvernement doit mettre fin aux opérations militaires visant les civils, protéger les communautés vulnérables et engager des négociations pour résoudre les conflits de manière pacifique.
- Résistance civique et voix publique : Les citoyens, les militants et la diaspora doivent rejeter les discours haineux et promouvoir la paix par le dialogue et un engagement éclairé sur les réseaux sociaux malgré la répression.
- Responsabilité de la communauté internationale : Les acteurs mondiaux devraient aller au-delà des expressions d’inquiétude et soutenir activement les cessez-le-feu, la transparence, les mécanismes judiciaires et l’aide humanitaire afin de prévenir de nouvelles violences en Éthiopie.
Ce qui se passe; Que s’est-il passé
Un récent affrontement le long de la frontière entre l’Afar et le Tigré a fait craindre que le pays ne se dirige vers un autre cycle de guerre destructeur. L’État régional d’Afar a accusé les forces du Tigré d’avoir franchi sa frontière, capturé des villages et attaqué des civils. Les autorités du Tigré ont nié cette accusation tout en accusant le gouvernement fédéral d’avoir utilisé une milice « Hara Meret » pour déstabiliser le Tigré. Cette nouvelle crise apparaît au milieu du conflit en cours à Amhara et dans certaines parties d’Oromia.
L’Éthiopie a enduré un cycle de violence au cours des six dernières années, sans qu’aucune solution durable ne soit mise en place pour restaurer sa stabilité. La guerre du Tigré a été marquée par des atrocités, des violences sexuelles et des déplacements généralisés, laissant des cicatrices à long terme sur les communautés. Les dégâts causés aux infrastructures par cette guerre ont été considérables, nécessitant plus de 40 milliards de dollars de reconstruction au cours des cinq prochaines années.
Pendant ce temps, à Amhara et Oromia, les affrontements en cours entre les forces rebelles fédérales et régionales continuent de tuer et de déplacer les habitants. Au cours des trois dernières années en particulier, la région d’Amhara a été en proie à des enlèvements généralisés, à des fermetures d’écoles et à des frappes de drones qui ciblent généralement des civils et des établissements publics. La partie occidentale de la région d’Oromia reste en proie à un conflit de longue date malgré deux séries de pourparlers de paix infructueux.
Pourtant, au milieu d’une telle crise nationale, l’élite politique éthiopienne, au lieu de prendre des mesures concrètes pour la réconciliation, la réhabilitation et le redressement après le conflit, les acteurs fédéraux et régionaux persistent à diffuser de la propagande parrainée par l’État, à se calomnier les uns les autres et à idéaliser une posture militarisée. La rhétorique récente du gouvernement fédéral et des élites politiques tigréennes présente une ressemblance alarmante avec le discours toxique qui a précédé le conflit du Tigré de 2020-2022. Si les leçons de cette guerre n’ont pas été tirées, les conséquences d’une autre guerre pourraient être encore plus désastreuses.
Le poids du traumatisme et le besoin de guérison
Les blessures de l’Éthiopie ne sont pas seulement politiques ; ils sont psychologiques, générationnels et structurels. Le pays ne s’est pas encore remis du traumatisme de la guerre du Tigré, ni des violences en cours dans les régions d’Amhara et d’Oromia. Les civils qui ont perdu des membres de leur famille ou ont été déplacés n’ont reçu que peu ou pas d’assistance. Les infrastructures n’ont pas été entièrement réparées et la situation humanitaire est désastreuse. Des millions de personnes ont toujours besoin d’aide et l’accès humanitaire reste limité.
Une société qui ne parvient pas à remédier à son traumatisme risque de le « perpétuer ». L’Éthiopie est sur la même voie. Pour que le pays puisse guérir et progresser, il a besoin d’un effort national sincère pour faire face à sa tragédie passée grâce à la vérité, à la justice réparatrice et au dialogue inclusif. Malheureusement, le gouvernement éthiopien continue de recycler sa propagande pour justifier la répression au nom de l’unité ou de la stabilité.
La guérison n’est donc pas un luxe ; c’est une nécessité nationale. Comme le soutiennent depuis longtemps les spécialistes de la justice transitionnelle et de la consolidation de la paix, la réconciliation ne peut avoir lieu sans responsabilité et sans vérité. Le gouvernement et les acteurs régionaux doivent mettre fin à toutes les formes de violence et entamer un dialogue indépendant, inclusif et suivi au niveau international, qui reconnaît les griefs de toutes les communautés, y compris les Amhara, Oromo, Tigréens et autres.
Le gouvernement fédéral devrait mettre fin à son intransigeance.
Le gouvernement fédéral éthiopien a démontré à plusieurs reprises son refus ou son incapacité à résoudre les conflits internes par des moyens pacifiques et inclusifs. Le Premier ministre et d’autres hauts responsables ont continué à minimiser et à délégitimer les milices régionales organisées, les qualifiant de milices traditionnelles faibles, de mini-bandits et sans vision. Au contraire, ces groupes jouissent d’un contrôle territorial évident, d’une capacité administrative et d’une efficacité militaire soutenue dans plusieurs localités. Plutôt que de poursuivre les négociations, le gouvernement a eu recours à des opérations militaires aveugles qui ont trop souvent ciblé les civils et les infrastructures publiques, exacerbant les souffrances humanitaires et approfondissant la méfiance sociétale.
Le gouvernement fédéral échoue depuis plus de cinq ans à protéger les civils contre les attaques répétées à motivation ethnique, en particulier contre les communautés Amhara d’Oromia. De nombreux rapports ont fait état d’atrocités dans l’ouest de l’Oromia, où des dizaines de civils ont été tués ou enlevés. L’incident le plus récent a été le meurtre et l’enlèvement de chrétiens orthodoxes dans la zone d’Arsi Est.
Par conséquent, le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed a le devoir constitutionnel et moral de mettre fin au conflit en cours dans l’Amhara et l’Oromia et de répondre aux préoccupations de la région du Tigré. Pendant ce temps, les dirigeants régionaux du Tigré et les milices des autres régions doivent éviter les provocations et les discours qui pourraient déclencher une nouvelle guerre. D’un autre côté, les groupes rebelles combattant l’armée fédérale, principalement dans l’Amhara et l’Oromia, devraient participer aux pourparlers de paix si des plates-formes favorables sont établies. Une paix durable ne viendra pas d’une propagande inflexible et d’une puissance militaire inflexible, mais de la vérité et d’un dialogue honnête et inclusif.
Arme inexploitée : la résistance civique
Une mobilisation publique coordonnée, soutenue par une résistance civique efficace, est la seule force pacifique capable de mettre fin à la crise actuelle et d’empêcher une nouvelle vague de violence. La pression collective des citoyens ordinaires constitue le moyen le plus direct de freiner les abus de l’État et les conflits provoqués par les élites. Cela pourrait prendre la forme d’une large mobilisation publique et de manifestations pacifiques menées par des réseaux communautaires, des organisations confessionnelles et des groupes professionnels. La diaspora peut également jouer un rôle essentiel en s’engageant activement dans une diplomatie publique coordonnée et en informant la communauté internationale, les décideurs politiques et les organisations de défense des droits humains de la situation désastreuse en Éthiopie.
Conclusion
À l’heure actuelle, la quête minimale de l’Éthiopie devrait être la paix, la guérison et un avenir. Les échos des guerres passées sont encore forts et les tambours des nouvelles guerres battent à nouveau. Le silence public, que ce soit par peur ou par fatigue, ne fera qu’encourager ceux qui profitent de la guerre.
Les Éthiopiens, tant dans leur pays qu’à l’étranger, devraient s’unir autour d’une conviction morale commune : aucune cause politique ne peut être durablement réalisée par la violence et la destruction. Le gouvernement doit mettre fin à ses guerres en Amhara et en Oromia. Les forces régionales et les groupes rebelles doivent également s’abstenir de toute provocation, et tous deux doivent être disposés à s’engager dans un dialogue indépendant, inclusif et sous contrôle international.
Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.
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