

Par Suhayb Mohamed
Abstrait
L’accès aux débouchés maritimes façonne depuis longtemps les performances économiques, la posture de sécurité et l’influence diplomatique des États. Pour l’Éthiopie, enclavée depuis 1993, l’accès à la mer reste une préoccupation stratégique centrale. Parmi les ports historiquement liés à l’Éthiopie, Assab revêt une importance particulière en raison de sa proximité géographique, de son héritage infrastructurel existant et de son efficacité économique potentielle. Cet article propose une analyse géopolitique contemporaine de l’intérêt renouvelé de l’Éthiopie pour l’accès structuré au port d’Assab. Il examine la question sous l’angle juridique, économique, diplomatique et de sécurité régionale, situant le débat dans la dynamique actuelle de la Corne de l’Afrique et dans la géopolitique de la mer Rouge. L’article soutient qu’un accord d’accès pacifique, négocié et mutuellement avantageux pourrait renforcer la résilience commerciale et l’autonomie stratégique de l’Éthiopie tout en contribuant à la stabilité et au développement régionaux, à condition qu’il soit encadré dans le cadre du droit international et d’une gouvernance régionale coopérative.
Mots clés : Port d’Assab, Éthiopie, États enclavés, accès maritime, Corne de l’Afrique, mer Rouge, intégration régionale, géopolitique
1. Présentation
L’absence d’accès maritime direct reste l’une des contraintes structurelles les plus persistantes qui pèsent sur l’économie politique de l’Éthiopie. Depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, l’Éthiopie s’appuie principalement sur les ports extérieurs, notamment Djibouti, pour mener son commerce international. Si cet arrangement a permis une croissance économique soutenue, il a également généré des vulnérabilités stratégiques, des coûts de transaction élevés et des risques de concentration logistique. À une époque marquée par les perturbations de la chaîne d’approvisionnement mondiale, l’insécurité dans la mer Rouge et l’intensification de la concurrence entre grandes puissances, ces vulnérabilités sont devenues plus prononcées.
Dans ce contexte, le port d’Assab est réintégré dans le débat politique et académique, non pas comme une question de révisionnisme territorial, mais comme une question d’accès, de connectivité et d’architecture économique régionale. Le discours contemporain met de plus en plus l’accent sur les régimes d’accès légal, l’interdépendance économique et la coopération négociée plutôt que sur les droits historiques. Cet article cherche à humaniser et à contextualiser la question Assab en la situant dans les réalités actuelles de la Corne de l’Afrique, les dilemmes de sécurité régionale et l’évolution des perspectives stratégiques de l’Éthiopie.
2. Contexte historique et juridique du port d’Assab
2.1 Intégration historique dans l’économie maritime de l’Éthiopie
Pendant une grande partie du XXe siècle, Assab a fonctionné comme un débouché maritime clé pour l’Éthiopie. Pendant les périodes de gouvernement impérial et militaire, le port était profondément intégré aux systèmes nationaux de transport et de logistique, soutenus par des réseaux routiers, des installations de stockage de carburant et des infrastructures douanières. Assab a offert au sud et au sud-est de l’Éthiopie un corridor commercial plus court et plus rentable que les routes alternatives, renforçant ainsi sa pertinence stratégique.
2.2 Réalités juridiques après 1993
Après l’indépendance internationalement reconnue de l’Érythrée, Assab est devenu un territoire érythréen souverain. La perte d’accès de l’Éthiopie n’était donc pas seulement logistique mais structurelle, la transformant en l’un des plus grands États enclavés du monde en termes de population. Le droit international n’interdit pas aux États enclavés de chercher à accéder à la mer. Au contraire, des cadres tels que la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer encouragent les droits de transit et les accords de coopération entre les États côtiers et enclavés. Par conséquent, toute discussion viable sur Assab doit reposer sur des accords d’accès légal, des mécanismes de développement conjoint ou des régimes de transit spéciaux plutôt que sur des défis à la souveraineté.
3. Justification économique d’un accès renouvelé
3.1 Diversification du commerce et rentabilité
L’Éthiopie achemine actuellement la grande majorité de son commerce extérieur via un seul corridor. Cette concentration expose l’économie à des risques de congestion, de rigidité des prix et de chocs géopolitiques. Un accès structuré à Assab diversifierait les options maritimes de l’Éthiopie, réduisant potentiellement les coûts de fret, les primes d’assurance et les temps de transit, en particulier pour les régions du sud du pays.
3.2 Industrialisation et compétitivité des exportations
La stratégie d’industrialisation de l’Éthiopie, y compris son réseau de parcs industriels et de zones manufacturières orientées vers l’exportation, dépend fortement d’une logistique efficace. La proximité d’Assab pourrait améliorer la compétitivité des exportations dans des secteurs tels que l’agroalimentaire, le textile et l’industrie légère. Un accès fiable aux ports est également un déterminant essentiel de l’investissement direct étranger, en particulier dans les secteurs à forte intensité logistique.
3.3 Énergie et matières premières stratégiques
Historiquement, Assab a été une plaque tournante majeure pour l’importation de carburant. Dans le contexte actuel d’intégration énergétique régionale, le port pourrait réapparaître en tant que nœud stratégique pour les importations de carburant, le stockage de pétrole raffiné et le commerce potentiellement lié aux énergies renouvelables. Cela s’alignerait sur la demande énergétique croissante de l’Éthiopie et sur les initiatives de coopération énergétique transfrontalière.
4. Dimensions géopolitiques et sécuritaires
4.1 Autonomie stratégique et résilience nationale
L’accès maritime est indissociable de la sécurité nationale et de l’autonomie stratégique. Le recours excessif à une seule voie d’accès limite la flexibilité politique en période de tension diplomatique ou d’instabilité régionale. Un accès diversifié, notamment via Assab, renforcerait la résilience de l’Éthiopie sans nécessiter une militarisation de ses ambitions maritimes.
4.2 Géopolitique de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique
La mer Rouge est devenue un point focal de compétition régionale et mondiale impliquant les États du Golfe, les puissances extérieures et les pays africains voisins. Les conflits au Soudan, l’instabilité au Yémen et les perturbations du transport maritime ont accru l’importance stratégique des corridors de la mer Rouge. Malgré son poids démographique et économique, l’Éthiopie reste largement absente des mécanismes de gouvernance de la mer Rouge. Un accès sécurisé à Assab pourrait permettre à l’Éthiopie de participer de manière plus significative aux cadres régionaux de sécurité maritime, de protection de l’environnement et de gouvernance commerciale par le biais des voies diplomatiques et institutionnelles.
4.3 Stabilité régionale et renforcement de la confiance
Un accord d’accès négocié pourrait servir de mécanisme de renforcement de la confiance entre l’Éthiopie et l’Érythrée. L’interdépendance économique a historiquement réduit les incitations aux conflits en créant des intérêts partagés en matière de stabilité et de prévisibilité. Dans la Corne de l’Afrique, où la méfiance et la politique sécuritaire restent répandues, les projets économiques coopératifs peuvent jouer un rôle stabilisateur.
5. Modèles d’accès coopératif
5.1 Accords de transit et de corridor
Les accords de corridor de transit à long terme garantissant l’utilisation du port tout en respectant la souveraineté érythréenne représentent l’une des options les plus réalisables. De tels arrangements sont largement utilisés à l’échelle mondiale et sont conformes aux normes juridiques internationales.
5.2 Cadres conjoints de développement et de gestion
Un modèle de développement commun, dans le cadre duquel l’Éthiopie contribue à la réhabilitation et à la modernisation des ports en échange de droits d’accès prévisibles, pourrait générer des avantages économiques mutuels. Cette approche réduit les perceptions à somme nulle et intègre la coopération dans des intérêts commerciaux partagés.
5.3 Zones économiques et logistiques spéciales
La création d’une zone économique ou logistique spéciale autour d’Assab pourrait transformer le port en un pôle de développement régional. L’Érythrée bénéficierait de la création d’emplois, d’investissements dans les infrastructures et de la génération de revenus, tandis que l’Éthiopie bénéficierait d’un accès fiable aux routes commerciales maritimes.
6. Contraintes politiques et tensions contemporaines
Malgré ses avantages potentiels, le retour à Assab se heurte à d’importantes contraintes politiques et stratégiques. Il s’agit notamment d’une méfiance non résolue entre Addis-Abeba et Asmara, de priorités politiques intérieures divergentes et d’une sécurisation plus large de la géopolitique de la Corne de l’Afrique. Les acteurs régionaux peuvent également interpréter le discours maritime de l’Éthiopie sous l’angle de la sécurité, en particulier compte tenu des conflits en cours au Soudan et de l’instabilité persistante de la mer Rouge. De plus, le coût financier de la réhabilitation des infrastructures d’Assab est important et nécessiterait des investissements externes et une planification à long terme.
Ces dernières années ont vu une intensification du discours politique autour de l’accès maritime et de l’engagement en mer Rouge. Les dirigeants éthiopiens considèrent de plus en plus l’accès à la mer comme un intérêt national fondamental lié à la survie économique et à la souveraineté à long terme. Le Premier ministre Abiy Ahmed a exprimé cette position dans des discours publics et des débats parlementaires, en mettant l’accent sur le contexte historique, la nécessité économique et l’argumentation juridique, tout en affirmant systématiquement sa préférence pour la négociation et la diplomatie plutôt que pour le conflit.
L’Érythrée, en revanche, a réagi avec inquiétude, interprétant le discours éthiopien comme un défi potentiel à la souveraineté. Les médias étatiques en Érythrée ont qualifié ces discussions de menaçantes, reflétant une méfiance historique profondément enracinée issue des conflits passés. Ces discours contradictoires ont compliqué la diplomatie régionale et ralenti les efforts visant à instaurer une confiance durable entre les deux États.
7. Conclusion
La question du port d’Assab ne doit pas être comprise comme un grief historique ou une aspiration nationaliste, mais comme une question contemporaine de développement, de gouvernance et d’ordre régional. Pour l’Éthiopie, un accès structuré et pacifique à Assab ouvre la voie à une vulnérabilité économique réduite, à une compétitivité commerciale accrue et à une plus grande résilience stratégique. Pour l’Érythrée et l’ensemble de la Corne de l’Afrique, des accords d’accès coopératif pourraient soutenir la diversification économique, le développement des infrastructures et la stabilité régionale.
En fin de compte, l’avenir d’Assab devrait être présenté comme une opportunité partagée plutôt que comme un concours à somme nulle. Ancré dans le droit international, la diplomatie et les avantages économiques mutuels, l’accès coopératif à Assab pourrait signaler un changement plus large dans la Corne de l’Afrique, passant d’une géopolitique axée sur les conflits à un régionalisme axé sur le développement.
Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.
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