Honorer le corps noir à la foire d’art 1-54 de Londres

Maria

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Honorer le corps noir à la foire d'art 1-54 de Londres

Un corps en apesanteur émerge d’un ciel saturé de couleurs pâles, avec un soleil blanc et des dizaines de corps flottant dans d’étranges positions : l’œuvre de l’artiste ivoirien Pascal Konan a été présentée par la 193 Gallery intitulée Seul face au monde (Seul contre le monde).

Les œuvres de Konan et d’autres ont été exposées à la Somerset House de Londres, où s’est tenue la 11e édition de la foire d’art contemporain africain 1-54 (62 exposants, 170 artistes) créée par l’artiste marocaine Touria El-Glaoui.

Représentations infinies

Quelle que soit leur spécificité ou leur portée, les foires d’art du monde entier sont des instantanés éphémères de l’activité créatrice. Si leur finalité est essentiellement commerciale, ils donnent néanmoins un aperçu des préoccupations, des angoisses et des espoirs d’une partie de l’humanité à un moment donné.

La tendance apparue l’année dernière, avec une forte présence des « portraits noirs », semble s’être considérablement amplifiée cette année.

Le corps, et plus particulièrement le corps noir, est la figure centrale récurrente dans la majorité des galeries exposant lors de cette édition 1-54. Corps de femme, corps d’homme, corps entiers, corps amputés, corps colonisés, corps assumés, corps transformés, corps magnifiés, corps contraints, corps du quotidien, la liste pourrait s’allonger à l’infini tant il existe de façons de représenter notre enveloppe charnelle.

D’autant que les artistes contemporains ne reculent devant aucun médium particulier : si la peinture domine, le corps est aussi abordé à travers la photographie, le collage, le tissage, le dessin et, plus rarement, la sculpture. Certains se sentent libres de mélanger les moyens d’expression, comme la broderie s’invite dans la peinture, ou comme la peinture s’impose dans la photographie.

« Seul face au monde », peinture acrylique de l’Ivoirien Pascal Konan (Pascal Konan, Courtesy 193 Gallery).

Rattraper

Cette abondance de corps réalistes est sans doute due à la mode : le succès commercial de peintres comme Lynette Yiadom-Boakye du Royaume-Uni et Amoako Boaffo du Ghana pourrait bien avoir inspiré certains créateurs.

Il s’agit peut-être aussi d’un rattrapage. Pendant des années, le corps noir a été exclu de l’histoire de l’art dominée par l’Occident. Il a été placé en périphérie, tantôt comme sujet subalterne, tantôt comme projection exotisée et érotisée d’artistes occidentaux itinérants, comme l’a bien montré l’exposition de 2019 « Le modèle noir de Géricault à Matisse » au musée d’Orsay à Paris. Désormais, avec force et détermination, l’individu Noir n’est plus un objet mais un sujet, s’affirmant et proclamant fièrement son existence.

Rendre le regard

Présentée par la galerie Éric Dupont, l’artiste béninois Roméo Mivekannin s’inscrit dans une démarche similaire avec sa série sur les « modèles de l’histoire de l’art ». S’attaquer à des tableaux célèbres de l’histoire comme celui de Félix Vallotton Le repos des modèles (Modèles au repos, de 1905), ou celui de Benjamin Constant Janissaire et Eunuque (Janissaire et Eunuque, de 1876), l’artiste les réinterprète à sa manière, donnant une nouvelle perspective à ceux qui en ont été privés.

«Souvent, ces peintures sont des projections de l’Occident sur l’Orient, et les Africains qui y sont représentés ne jouent qu’un rôle secondaire», explique Mivekannin.

« Comme j’ai souvent l’impression d’être à la fois d’ici et d’ailleurs, j’ai eu envie de raconter une contre-histoire, de montrer comment se construit le cliché. »

Pour les corps qu’il peint, à partir de modèles anciens, il leur a souvent donné son propre visage.

« La plupart d’entre eux sont des autoportraits ; il y a quelque chose de moi dans le regard », explique-t-il. J’essaie de montrer ce regard plutôt que (juste) un corps dominé.

Femmes indigo

De nombreux peintres recherchent ce type de vision, qui exprime la fierté, l’indépendance, la liberté et parfois le doute, avec plus ou moins de succès. C’est notamment le cas de la peintre ougandaise Stacey Gillian Abe (Galerie Unit London), dont les portraits de femmes indigo sont agrémentés de fines broderies.

Il en va de même pour Giana de Dier (Galerie Krystel Ann Art), artiste née au Panama en 1980, dont les collages rendent hommage à la communauté afro-antillaise employée à la construction du canal de Panama au début du XXe siècle.

Souvent, voire la plupart du temps, le corps représenté est politique. Il raconte une histoire d’oppression – raciale, patriarcale – et s’affirme dans toute sa résilience.

Sankara, Fela, Mandela, Nkrumah…

Dans sa série Icônes à la Maison Blanchel’artiste nigérian Ayogu Kingsley (né en 1994) va jusqu’à représenter de grandes figures de l’histoire africaine ou afro-américaine comme Frantz Fanon, Chinua Achebe, Winnie Mandela ou Malcolm X.

Sur une même toile, il ose réunir Thomas Sankara, Fela Anikulapo Kuti et Kwame Nkrumah. C’est une sorte de a postériori célébration de personnalités universellement célébrées qui n’est guère révolutionnaire aujourd’hui.

Pastiche à râper

D’autres artistes utilisent la peinture corporelle pour semer le trouble et questionner notre rapport au monde, aux autres et à l’histoire. Dans un pastiche ironique de la Leçon d’anatomie de Rembrandt (1632), l’artiste congolais Amani Bodo Leçon d’anatomie sur la croissance de l’Afrique (Galerie Primo Marella) représente des chirurgiens blancs disséquant une statuette africaine.

Sur la galerie en ligne The African Art Hub (TAAH), l’artiste nigérian Ibrahim Bamidele s’inspire également des codes européens – ceux de l’icône sacrée – en intégrant des figures albinos dans d’étranges scènes bibliques sur fond saturé de cire. Parfois l’approche est plus douce, comme chez la Sud-Africaine Leila Rose Fanner, qui représente des femmes aux têtes de fleurs dans des peintures oniriques faisant la part belle à la nature et à la spiritualité (Faerie Tales Series, Galerie Carole Kvasnevski).

Dans la plupart des cas, les artistes s’affirment en tant qu’individus, exigeant dignité et reconnaissance. Qu’en est-il de violence sexuelle ou physique? Bien que ces thèmes dominent notre présent, ils sont peu représentés ici. La foire 1-54 reste très docile, voire politiquement correcte.

Éclairer

Tant de corps rassemblés dans les allées de Somerset House donnent inévitablement un aspect original aux artistes qui travaillent avec l’abstraction. C’est notamment le cas de l’artiste marocain Amine El Gotaibi (galerie MCC, Marrakech), qui a placé dans la cour du bâtiment 12 structures métalliques géométriques, inspirées de la forme des graines de grenade.

Intitulé Illuminez la lumièrel’œuvre s’illumine à la tombée de la nuit – une autre manière d’aller à l’encontre des stéréotypes de « ténèbres » souvent attachés à l’image du continent.

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