

Dagmawi S. Mikael
En 2018, Abiy Ahmed a été accueilli comme un réformateur démocratique, un dirigeant qui a promis d’ouvrir l’espace politique, de panser les blessures historiques et de guider l’Éthiopie vers la stabilité. Six ans plus tard, cette promesse s’est effondrée. L’Éthiopie n’est pas seulement en difficulté ; ça se défait. Et la faute en incombe directement au Premier ministre et au Parti de la prospérité qu’il a transformé en un État à parti unique.
Aujourd’hui, l’Éthiopie est un pays ravagé par la guerre, gouverné par la peur et pris au piège de l’une des pires crises économiques de l’histoire moderne. Le discours du gouvernement sur la « réforme » s’est avéré être une rhétorique de façade masquant un projet militarisé et de plus en plus autocratique. Abiy n’a pas construit une nouvelle Éthiopie ; il a présidé à sa fragmentation.
Un État en guerre contre son propre peuple
L’Éthiopie d’Abiy est une région où la dissidence est traitée comme une trahison et où les griefs politiques sont traités par des bataillons plutôt que par le dialogue. La militarisation de la politique a vidé l’autorité civile, remplacé les administrations régionales par des postes de commandement militaires et normalisé la violence en tant qu’outil de gouvernement.
En Amhara et en Oromia, les campagnes contre-insurrectionnelles équivalent à une punition collective :
- villages bouclés,
- des jeunes hommes rassemblés en masse,
- des perquisitions de maison en maison,
- et les meurtres aveugles de civils pris entre les groupes armés et l’État.
Ces opérations sont régulièrement dissimulées derrière une guerre de blackout de l’information – coupures d’Internet et restrictions des télécommunications programmées pour coïncider avec les actions militaires. Cette tactique, perfectionnée lors de la guerre du Tigré, continue de dissimuler les abus et de réduire au silence les communautés.
La faim, elle aussi, est devenue une arme. L’aide a été bloquée, les travailleurs humanitaires arrêtés et les efforts de secours politisés. Le profilage ethnique – à travers des arrestations ciblées, des licenciements et des restrictions de voyage – a encore aggravé les fractures dans un pays déjà fragile.
Les promesses de justice transitionnelle se sont effondrées. Les enquêtes ont été abandonnées après avoir menacé le pouvoir en place. Les tribunaux fonctionnent comme des instruments de répression et la conscription forcée s’empare des jeunes hommes dans de nombreuses régions.
Le fédéralisme – l’épine dorsale constitutionnelle du système politique éthiopien – a été vidé de sa substance. Ce sont les loyalistes, et non les dirigeants élus, qui gouvernent les régions autrefois promises à l’autonomie.
Chute libre économique
Si la guerre est la signature du régime d’Abiy, le déclin économique en est la conséquence inévitable.
Un budget rapidement militarisé a affamé la santé, l’éducation, les infrastructures et les services sociaux. Les investisseurs étrangers, autrefois moteur de l’industrialisation de l’Éthiopie, ont fui en raison de l’instabilité, de l’imprévisibilité juridique et de l’arbitraire politique.
La crise monétaire est aiguë. La pénurie de devises et la flambée des taux du marché noir ont créé un terrain fertile pour la corruption. L’agriculture a décliné en raison de l’insécurité, des pénuries d’engrais, des déplacements et de la confusion politique. L’industrie manufacturière, autrefois l’étoile montante de l’Éthiopie, est au point mort. Les parcs industriels fonctionnent désormais à une fraction de leur capacité, et de nombreuses entreprises réduisent leurs effectifs ou partent.
Une fuite des cerveaux historique est en cours. Médecins, ingénieurs, universitaires, entrepreneurs : les Éthiopiens de tous horizons professionnels partent en nombre record, vidant le pays de talents vitaux.
Et le défaut souverain de l’Éthiopie en 2023 n’était pas une surprise. C’était le résultat logique d’années d’emprunts opaques, de découverts des banques centrales et de mauvaise gestion économique.
Les services publics reflètent cet effondrement. Les hôpitaux manquent de fournitures de base. Les écoles ont du mal à fonctionner. Le gouvernement local est paralysé dans les régions touchées par le conflit. L’État ne s’acquitte pas de ses responsabilités les plus fondamentales.
L’architecture d’une autocratie moderne
Le Parti de la prospérité monopolise désormais tous les leviers de l’État. Les partis d’opposition ont été emprisonnés, exilés ou étouffés par la bureaucratie et l’intimidation. Les élections sont devenues des rituels de contrôle et non l’expression de la volonté publique.
La prise de décision est concentrée au sein du cabinet du Premier ministre et des réseaux de renseignement. Le Parlement est symbolique. Les médias d’État sont devenus une machine de propagande instaurant un culte de la personnalité autour d’Abiy tout en réduisant au silence le journalisme indépendant.
Le résultat est une rupture profonde entre la société et l’État. Les Éthiopiens sont épuisés – par la guerre, la répression et les difficultés économiques – et déçus par des institutions qui ne les servent plus.
L’Éthiopie mérite mieux – et la voie à suivre est claire
L’Éthiopie n’échappera pas à cette crise par le déni, la propagande ou davantage de guerre. Le pays a besoin d’une nouvelle direction, ancrée dans l’ouverture, la justice et le pouvoir partagé. Ce chemin commence par plusieurs étapes urgentes :
1. Rouvrir pleinement et sans condition l’espace politique
Les partis d’opposition doivent être autorisés à s’organiser, faire campagne, s’exprimer et fonctionner librement.
- Libérez les prisonniers politiques.
- Restaurer les licences des partis interdits.
- Permettez aux dirigeants exilés de revenir sans intimidation.
La démocratie ne peut pas respirer dans un environnement politique étouffé.
2. Mettre fin au climat de peur
Retirez l’armée de la gouvernance civile.
- Mettre fin aux arrestations massives et aux punitions collectives.
- Mettez fin aux perquisitions de maison en maison.
- Arrêtez les coupures d’Internet destinées à cacher les abus.
Les Éthiopiens doivent pouvoir exprimer leur désaccord sans risquer la prison ou la mort.
3. Établir un dialogue national véritablement indépendant
Il ne s’agit pas de forums organisés contrôlés par des loyalistes du gouvernement, mais d’une véritable négociation réunissant :
- les partis d’opposition,
- les dirigeants régionaux,
- la société civile,
- les institutions confessionnelles,
- groupes de femmes et de jeunes,
- et la diaspora.
L’avenir de l’Éthiopie ne peut être dicté ; cela doit être négocié.
4. Restaurer le véritable fédéralisme
Les régions doivent retrouver leur autonomie perdue lors de la campagne de centralisation du Parti de la prospérité. Un leadership imposé et une gouvernance militarisée ne font qu’aggraver le ressentiment et alimenter la rébellion.
5. Lancer un véritable processus de justice transitionnelle
Un processus crédible et indépendant doit enquêter sur tous les acteurs, et non de manière sélective.
- Protégez les victimes.
- Offrez des réparations.
- Assurer la responsabilisation à l’abri de toute ingérence politique.
La paix est impossible sans justice.
6. Arrêtez les guerres et poursuivez la paix négociéee
Il n’y a pas de solution militaire en Amhara, en Oromia ou au Tigré.
- Déclarer des cessez-le-feu humanitaires.
- Couloirs d’aide ouverts.
- Engagez-vous dans des pourparlers de paix médiatisés.
- Démobiliser les milices avec le soutien international.
Un pays ne peut pas bombarder son chemin vers l’unité.
7. Reconstruire l’économie grâce à la stabilité et à la transparence
Déplacer les priorités nationales de la guerre vers le relèvement.
- Réduire les dépenses militaires.
- Stabiliser la monnaie.
- Apporter de la transparence aux finances publiques.
- Relancer l’agriculture avec des intrants et la sécurité
- Rétablir la confiance des investisseurs.
Sans relance économique, la stabilité sociale restera hors de portée.
8. Protéger la liberté des médias et mettre fin aux règles de la propagande
Débloquez la presse. Autoriser le journalisme indépendant. Arrêtez de criminaliser les journalistes. Une nation ne peut pas se reconstruire les yeux bandés.
9. Reconstruire les institutions, pas les règles personnelles
Renforcer les tribunaux, le parlement, le gouvernement local et la fonction publique.
La gouvernance axée sur la personnalité est instable. La gouvernance institutionnelle perdure.
10. Réforme agraire et droits de propriété codifiés
L’économie et la cohésion sociale de l’Éthiopie ne peuvent se rétablir sans s’attaquer à l’insécurité foncière :
- Codifier clairement les droits de propriété et de propriété foncière pour protéger les agriculteurs, les résidents urbains et les investisseurs.
- Mettre fin aux expropriations arbitraires et aux saisies de terres à motivation politique.
- Veiller à ce que les conflits fonciers soient réglés par des tribunaux indépendants, et non par des influents locaux ou des autorités militaires.
La sécurité foncière est essentielle à la productivité agricole, à l’investissement et à la stabilité à long terme. Sans cela, la pauvreté, les déplacements et les conflits continueront de s’alimenter mutuellement.
Le choix à venir
L’Éthiopie se trouve à la croisée des chemins. Elle peut continuer sur la voie de la guerre, de la répression et de l’effondrement économique, ou choisir une nouvelle voie fondée sur l’ouverture, la justice et le pouvoir partagé.
Abiy Ahmed a promis un jour d’unifier le pays. Au lieu de cela, on se souviendra peut-être de lui comme du leader qui l’a brisé.
Une Éthiopie différente est encore possible. Mais cela nécessite d’affronter la réalité du présent et d’exiger un gouvernement fondé sur la légitimité, et non sur la peur, la violence et la propagande.
Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.
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