De l’unité d’Adwa au fédéralisme ethnique et le chemin du retour

Maria

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Par Emedo Farda

L’histoire moderne de l’Éthiopie est une étude contradictoire. D’un côté se trouve la bataille d’Adwa (1896), un moment brillant où divers groupes ethniques – Amhara, Oromo, Tigréens, Afar, Gurage, Somali et autres – ont fusionné en une seule armée invincible pour écraser le colonialisme italien. De l’autre, le règne du Premier ministre Meles Zenawi (1991-2012), qui a systématiquement réorganisé la vie politique selon des lignes ethniques rigides, inscrivant la division dans la constitution elle-même. Entre ces deux pôles, l’Éthiopie contemporaine du Premier ministre Abiy Ahmed lutte violemment, coincée entre le souvenir de l’unité et la machinerie de la fragmentation. Cet essai soutient que si Adwa a démontré la possibilité d’une solidarité trans-ethnique, le fédéralisme ethnique de Meles a institutionnalisé la division ; la reconstruction de l’unité éthiopienne nécessite le démantèlement de cet héritage institutionnel tout en ravivant une identité nationale civique plutôt qu’ethnique.

Adwa comme modèle d’unité

La bataille d’Adwa n’était pas simplement une victoire militaire : c’était un miracle politique. Le 1er mars 1896, l’empereur Ménélik II de Shewa et l’impératrice Taytu Betul mobilisèrent une force pan-éthiopienne qui transcenda les loyautés paroissiales. La cavalerie Oromo chargea aux côtés des lanciers Amhara ; Les paysans tigréens tenaient la ligne avec les irréguliers afars et somaliens. Cette coalition n’est pas née d’un nationalisme abstrait mais d’une menace existentielle partagée contre la souveraineté éthiopienne. La victoire a brisé le mythe de l’invincibilité européenne et créé une puissante mémoire collective : la diversité, lorsqu’elle s’unit contre un ennemi commun, est une source de force et non de faiblesse. Adwa est devenue le mythe fondateur de l’unité éthiopienne – une unité civique et territoriale qui n’efface pas les identités ethniques mais les soumet à un objectif national supérieur.

Meles Zenawi et l’institutionnalisation de la division

Si Adwa représentait la synthèse, le règne de Meles Zenawi représentait l’antithèse systématique. Après avoir pris le pouvoir en 1991, Meles a hérité d’un État hautement centralisé mais souvent oppressif. Cependant, sa réponse n’a pas été de construire une démocratie civique et multiethnique, mais d’enraciner l’ethnicité comme seul principe organisateur de la vie politique. La Constitution de 1995 a légalement divisé l’Éthiopie en États régionaux ethniquement définis (kililoch) : Tigré, Oromia, Amhara Afar, Somali, nationalités du Sud et autres.

Plus grave encore, le système politique a interdit les partis nationaux existants, obligeant toutes les organisations politiques à adopter des critères ethniques. Le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF) était lui-même une coalition de quatre partis ethniques et non un mouvement national. Cette institutionnalisation a transformé des loyautés flexibles et superposées en catégories rigides et juridiquement appliquées. Là où Adwa célébrait la coopération interethnique, le système de Meles encourageait la concurrence intra-ethnique, la suspicion et la pensée à somme nulle. Les droits politiques d’un citoyen, sa représentation administrative et son accès à la terre et aux ressources sont devenus subordonnés à sa désignation ethnique. L’impact à long terme a été corrosif : les conflits fonciers se sont transformés en conflits ethniques ; des universités divisées en dortoirs ethniques ; et l’armée nationale s’est divisée en milices ethniques. L’unité forgée à Adwa a été remplacée par une logique confédérale qui donnait la priorité aux droits du groupe ethnique plutôt qu’aux droits du citoyen éthiopien.

La lutte de synthèse : l’Éthiopie sous Abiy Ahmed

Le Premier ministre Abiy Ahmed (depuis 2018) a hérité de cette architecture fracturée. Rhétoriquement, il a embrassé l’esprit d’Adwa, en lançant le mouvement « Medemer » (Synergie), en dissolvant l’EPRDF en un seul Parti national de la prospérité et en déclarant que le fédéralisme ethnique avait provoqué une « schizophrénie politique ». Il a remporté le prix Nobel de la paix en 2019 pour avoir mis fin à l’impasse de deux décennies avec l’Érythrée. Cependant, Abiy a tenté de supprimer la superstructure (l’EPRDF) sans démanteler le fondement juridique (la constitution de 1995). Parce que les anciennes règles ethniques restaient en vigueur, ses démarches centralisatrices étaient perçues comme une menace par les groupes ethniques – en particulier les Tigréens – qui avaient été les architectes du système Meles. Le résultat n’a pas été l’unité mais la guerre catastrophique du Tigré (2020-2022), conséquence directe de la tentative d’imposer une unité centrale de style Adwa aux États ethniques de style Meles.

Aujourd’hui, l’Éthiopie reste prise au piège : les milices ethniques (Fano en Amhara, factions de l’OLF en Oromia) se déplacent librement ; le gouvernement central contrôle la capitale mais pas la campagne ; et la mobilisation spontanée et interethnique d’Adwa semble presque impossible. Abiy voulait être Ménélik II, mais il gouverne au sein de la prison constitutionnelle construite par Meles Zenawi.

Que peut-on faire pour renforcer l’unité éthiopienne ?

Sortir de cette prison nécessite une stratégie à plusieurs volets qui aborde les structures juridiques, les incitations politiques, l’éducation civique et l’interdépendance économique. Les mesures suivantes, fondées sur les leçons d’Adwa et les échecs de Meles, offrent une voie à suivre réaliste.

1. Réforme constitutionnelle vers un fédéralisme civique

La constitution de 1995 doit être amendée pour supprimer l’appartenance ethnique comme seul fondement de l’administration régionale. Un système de fédéralisme civique devrait être introduit, dans lequel les régions seraient définies par la géographie et la fonction économique plutôt que par l’identité ethnique. Il est crucial que les articles qui consacrent le « droit à l’autodétermination jusqu’à la sécession » (article 39) soient abrogés ou rendus pratiquement inapplicables, car cette clause encourage une fragmentation ethnique perpétuelle. Toute réforme doit être négociée par le biais d’une assemblée constitutionnelle inclusive et représentative, et non imposée par le centre.

2. Légaliser et encourager les partis politiques multiethniques

Plus important encore, l’interdiction imposée par Meles aux partis nationaux existants doit être explicitement annulée. L’Éthiopie devrait adopter des lois électorales qui encouragent les partis multiethniques et interrégionaux, par exemple en exigeant que les partis présentent des candidats dans plusieurs régions ou qu’ils atteignent des seuils de diversité ethnique au sein de leur direction. La tentative du Parti de la prospérité dans ce sens est un début, mais elle reste largement considérée comme une continuation de l’ancien système. Il faut permettre à une nouvelle génération de partis véritablement nationaux de rivaliser.

3. Une campagne nationale d’éducation civique centrée sur Adwa

La mémoire d’Adwa devrait être ravivée non pas comme une propagande ethnique mais comme un programme civique. Chaque étudiant éthiopien devrait apprendre non seulement l’histoire militaire, mais aussi les noms des dirigeants oromo, amhara, tigréen, afar, somalien et gurage qui ont combattu ensemble. Les fêtes nationales, les musées et les médias publics devraient célébrer les personnalités de toutes origines ethniques qui ont contribué à la souveraineté éthiopienne. Il ne s’agit pas d’effacer l’identité ethnique mais d’y associer une identité civique partagée.

4. L’interdépendance économique comme force unificatrice

Les conflits ethniques prospèrent lorsque les régions sont économiquement autosuffisantes ou lorsque les ressources sont considérées comme un jeu à somme nulle. Le gouvernement devrait investir de manière agressive dans les infrastructures transrégionales – autoroutes, chemins de fer, réseaux électriques et réseaux numériques – qui relient les économies d’Oromia, d’Amhara, du Tigré, d’Afar, de Somali et des régions du Sud. Lorsqu’un agriculteur de Jimma dépend d’un marché à Bahir Dar et qu’un fabricant d’Addis-Abeba dépend de l’électricité du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (qui lui-même a nécessité un sacrifice national), le coût d’une guerre ethnique devient insupportable.

5. Démilitariser l’identité ethnique et construire une armée nationale

L’un des héritages les plus destructeurs du système de Meles a été l’érosion d’une armée nationale unifiée, remplacée par des forces spéciales régionales et des milices ethniques. Celles-ci doivent être dissoutes et réintégrées dans une armée nationale unique, professionnelle et ethniquement diversifiée, dont la loyauté est envers la constitution et non envers une région ou un groupe quelconque. Cela nécessite une réforme difficile mais nécessaire du secteur de la sécurité, y compris une sélection, un recyclage et une chaîne de commandement claire qui contourne les loyautés envers les partis régionaux.

6. Vérité, justice et réconciliation

L’Éthiopie a enduré des décennies de violence ethnique – sous le Derg, sous Meles et lors des guerres civiles d’après 2018. Une Commission Vérité et Réconciliation formelle (sur le modèle de l’Afrique du Sud ou du Rwanda) devrait être créée pour documenter les atrocités, attribuer les responsabilités sans poursuites massives et créer un récit national partagé de souffrance et de survie. Sans reconnaître les blessures du passé, les appels à l’unité sonneront creux.

De la prison ethnique à une nation civique

Le contraste entre Adwa et Meles n’est pas simplement une question de curiosité historique ; c’est la tension centrale de la politique éthiopienne moderne. Adwa a prouvé que la force de l’Éthiopie réside dans sa capacité à transcender les étiquettes ethniques face à un défi commun. Meles a prouvé que lorsque l’appartenance ethnique devient la seule base légitime de l’organisation politique, l’État lui-même devient un champ de bataille. L’Éthiopie du Premier ministre Abiy est la synthèse vivante et tragique de cette contradiction : un dirigeant qui veut l’unité mais gouverne selon une constitution de division. La voie à suivre n’est ni un retour à un passé mythique et homogénéisé, ni une continuation de la prison ethnique de Meles. C’est le travail acharné et patient de réforme constitutionnelle, d’éducation civique, d’interdépendance économique et de démilitarisation. L’Éthiopie n’oubliera jamais sa diversité ethnique – et elle ne devrait pas non plus l’oublier. Mais il peut choisir, comme il l’a fait à Adwa, de subordonner cette diversité à un objectif commun plus élevé : la survie et l’épanouissement d’une seule Éthiopie, unie non par le sang mais par le choix.

NDLR : L’article est paru en premier sur la page SM de Kebour Ghenna

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