

Mohammed Hassen Mohamed (Xareed)
Par : Mohammed Hassen Mohamed (Xareed)
La transformation de l’Éthiopie en un pays enclavé n’est pas un événement accidentel mais le résultat soigneusement négocié d’une transition politique mouvementée. Lorsque le régime du Derg s’est effondré en 1991 après des années de guerre civile, de tensions ethniques et d’effondrement économique, l’Éthiopie est entrée dans une période sans précédent dans son histoire moderne. Le pouvoir est passé entre les mains du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF), une coalition dont la mission principale était de stabiliser une nation fracturée plutôt que de reconquérir un territoire par la force. Au même moment historique, l’Érythrée, qui lutte depuis longtemps pour son indépendance sous le Front populaire de libération de l’Érythrée (FPLE), avait déjà obtenu le contrôle militaire et administratif total sur l’ensemble du territoire érythréen, y compris les ports stratégiques d’Assab et de Massawa. La réalité militaire sur le terrain était claire : l’Érythrée fonctionnait comme un État indépendant avant même que son indépendance formelle ne soit déclarée.
Le nouveau gouvernement de transition éthiopien était confronté à un choix crucial à ce carrefour sensible. Il pourrait contester l’indépendance de facto de l’Érythrée par une guerre prolongée, ou donner la priorité à la guérison, à la reconstruction et à la paix. La fatigue de la guerre avait accablé les deux nations ; les familles étaient fragmentées, les infrastructures détruites et l’économie paralysée. Les nouveaux dirigeants éthiopiens ont compris que tenter de réaffirmer leur souveraineté sur l’Érythrée plongerait la région dans un autre conflit dévastateur, enfonçant encore plus le pays dans le chaos. Ce moment a donné naissance à une philosophie politique ancrée dans le pragmatisme et la réconciliation. C’est dans ce contexte que l’Éthiopie a volontairement accepté l’organisation d’un référendum en Érythrée, permettant aux Érythréens de déterminer librement leur avenir politique.
Lorsque les Érythréens ont voté massivement pour l’indépendance lors du référendum de 1993, l’Éthiopie a honoré le résultat. Cette décision était guidée non seulement par la bonne volonté politique, mais aussi par la conviction que la paix apporterait des avantages mutuels à long terme. Les dirigeants de la transition espéraient que, même si l’Érythrée devenait souveraine, l’Éthiopie continuerait de bénéficier d’un accès sans entrave à Assab grâce à des accords économiques de coopération. Il y avait une confiance – peut-être un excès de confiance – dans le fait que la fraternité forgée pendant la lutte contre le Derg se traduirait par des frontières ouvertes, une prospérité partagée et une intégration régionale stable. Le port d’Assab n’était pas considéré comme perdu définitivement, mais comme faisant partie d’un futur partenariat dans lequel la géographie serait négociée par l’amitié plutôt que par la souveraineté. La décision de lâcher le port était donc ancrée dans deux raisons fondamentales : la volonté de mettre fin à une guerre de trente ans qui a épuisé la nation, et la conviction qu’une coexistence pacifique garantirait à l’Éthiopie l’utilisation continue des ports sans avoir besoin de les posséder.
Cet optimisme s’est toutefois érodé avec le temps. Les années qui ont suivi l’indépendance ont été marquées par des tensions politiques, économiques et idéologiques croissantes entre les deux gouvernements. La relation qui était censée soutenir un accès partagé à la mer Rouge s’est progressivement détériorée en méfiance, en nationalisme compétitif et en visions contradictoires du contrôle économique. La coopération sur laquelle l’Éthiopie avait compté pour justifier la possibilité pour l’Érythrée de devenir un État côtier s’est complètement effondrée avec le déclenchement de la guerre frontalière entre l’Éthiopie et l’Érythrée en 1998. Lorsque la guerre a rompu tous les liens, la dépendance de l’Éthiopie à l’égard d’Assab a pris fin brusquement et le pays s’est entièrement tourné vers Djibouti pour son commerce maritime. La vulnérabilité stratégique de l’enclavement est devenue indéniable. L’Éthiopie a pris une décision historique fondée sur l’espoir d’une intégration régionale, mais les vents géopolitiques ont changé ; les traités se sont effondrés, la confiance a disparu et la Corne de l’Afrique est entrée dans une nouvelle ère de frontières durcies.
Au cours des décennies qui ont suivi, l’Éthiopie a connu une croissance démographique, une ambition économique et une influence régionale accrues, et son sentiment d’urgence concernant l’accès à la mer s’est intensifié. Le 21ème siècle a apporté un paysage radicalement modifié. L’Éthiopie est aujourd’hui une nation de plus de 120 millions d’habitants dotée de parcs industriels, de zones manufacturières orientées vers l’exportation, d’une capacité de production d’énergie croissante, de programmes de modernisation militaire en expansion et d’une économie profondément dépendante du commerce international. Chaque année, des milliards de dollars sont dépensés en frais portuaires, en coûts logistiques et en inefficacité commerciale – dépenses qui pèsent lourdement sur les perspectives de développement de l’Éthiopie. Les réalités du commerce mondial montrent de plus en plus clairement que l’indépendance économique est difficile à garantir sans accès maritime. Cette pression économique est aggravée par une nouvelle compétition géopolitique autour du corridor de la mer Rouge impliquant des puissances mondiales, des blocs régionaux, des pays du Golfe et des économies africaines en plein essor. Dans cet environnement, l’absence de port en Éthiopie est devenue plus qu’un inconvénient logistique ; c’est devenu une vulnérabilité stratégique qui affecte la sécurité nationale, l’influence diplomatique et la survie à long terme du pays en tant que puissance régionale.
Ces facteurs expliquent pourquoi l’Éthiopie a relancé sa quête d’un port au XXIe siècle. La quête contemporaine est motivée par un mélange de nécessité économique, de confiance politique, d’expansion démographique et d’un sentiment renouvelé d’identité nationale. Les dirigeants éthiopiens soutiennent qu’une nation de sa taille, de son histoire et de sa contribution régionale ne peut pas rester indéfiniment dépendante d’un seul corridor commercial. La question n’est plus de savoir si l’Éthiopie doit accéder à la mer, mais comment, où et dans quel cadre juridique ou diplomatique. La nation cherche une solution qui garantisse la stabilité, respecte la souveraineté et promeuve l’intégration régionale tout en s’attaquant à la faiblesse structurelle apparue lors de l’abandon du port il y a trente ans.
À bien des égards, le désir actuel de l’Éthiopie de retourner à la mer est le reflet des leçons tirées du passé. L’optimisme du début des années 1990 – qui croyait que la paix seule pouvait garantir l’accès aux ports – s’est effondré sous le poids du conflit régional. L’Éthiopie d’aujourd’hui aborde la question avec une combinaison de réalisme, de calcul stratégique et d’urgence économique. Ce qui était autrefois un geste symbolique de paix est devenu une nécessité pratique pour survivre dans un environnement mondial et régional de plus en plus compétitif.
Conclusion
La transformation de l’Éthiopie en un pays enclavé est le produit d’un choix historique délibéré fait à un moment rare de transition politique, de vulnérabilité nationale et d’un véritable désir de mettre fin à des décennies de guerre. La décision de soutenir l’indépendance de facto et de jure de l’Érythrée, y compris la pleine souveraineté sur son littoral, découle de la conviction que la paix, la confiance et la coopération garantiraient l’accès de l’Éthiopie à la mer sans nécessiter de possession territoriale. Pourtant, l’histoire s’est déroulée différemment et l’effondrement des relations bilatérales a mis en évidence la fragilité stratégique de l’Éthiopie. La renaissance de la question portuaire au XXIe siècle n’est pas une tentative de renverser l’histoire, mais une réponse à l’évolution des réalités géopolitiques, des pressions économiques et des ambitions nationales. La quête actuelle de l’Éthiopie d’un accès maritime est ancrée dans le besoin de stabilité à long terme, d’expansion économique et d’influence régionale, faisant de la mer Rouge une fois de plus le centre de son destin. L’histoire qui a commencé avec l’espoir au début des années 1990 continue d’évoluer, façonnée par les leçons du passé et les exigences d’un nouveau siècle, alors que l’Éthiopie cherche à reconquérir son lien légitime avec la mer par la diplomatie, la stratégie et la vision.
Mohamed Hassan Mohamed (Xareed), titulaire d’un MBA avec mérite distingué, est un universitaire et conférencier chevronné dont l’expertise couvre la gestion économique scientifique, les systèmes d’information d’entreprise, le développement humain et une gamme de domaines interdisciplinaires. Ses contributions intellectuelles, marquées par une fusion de recherches scientifiques avancées et d’analyse stratégique, explorent principalement la dynamique complexe de la concurrence géoéconomique et des conflits régionaux dans la Corne de l’Afrique. Il peut être contacté à : Xareedmo45@gmail.com
Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.
__
À soumettre Communiqué de presseenvoyez la soumission à info@Togolais.info





Comment une augmentation de 42 % des réserves d’une mine d’or a ajouté 1 milliard de dollars aux ambitions minières du Zimbabwe