

Mohamud A. Ahmed – Cagaweyne
Les récentes ruptures dans le nord de l’Éthiopie ne sont pas restées là où elles avaient commencé. Ils ont été reconditionnés, recomposés et exportés vers l’Est – non pas par hasard mais à dessein. Ce à quoi le pays est confronté aujourd’hui est moins une escalade organique des griefs locaux qu’une attaque calculée contre la perception. La région Somali, longtemps sanctuaire fragile de stabilité relative au sein d’une fédération en fracture, est désormais la cible d’une campagne d’information qui cherche à transformer la rumeur en révolte et la mémoire en munition. Ceux qui envient le calme de la région ou craignent son potentiel croissant comprennent parfaitement que le moyen le plus efficace de nuire à un régime politique n’est pas toujours de s’emparer de ses terres mais de s’emparer de son histoire.
Les instruments de cette campagne sont modernes et précis. Ce ne sont pas des chars et des convois mais des récits, des avatars et des citations sélectives. Une phrase déformée diffusée sans contexte devient une allumette. Un aparté historique mal lu devient une revendication de propriété. Le bruit récent autour de Jigjiga, de Dire Dawa et des remarques parlementaires du Premier ministre n’est pas une cascade d’erreurs honnêtes. Il s’agit d’une chorégraphie de provocation, répétée par des acteurs qui profitent lorsque les citoyens confondent l’anxiété avec des preuves. L’arithmétique de leur stratégie est d’une simplicité sinistre : amplifier un malentendu, le nourrir de ceux qui sont prédisposés à la peur et attendre que les institutions civiques trébuchent sous le poids d’une indignation fabriquée.
Pour comprendre à quel point cet écosystème de vérité est fragile, il faut s’intéresser de près à ses composantes les plus explosives. Le débat sur Dire Dawa a commencé comme une observation juridique et historique au Parlement, mais il a rapidement été dénué de nuances et transformé en revendication. La référence du Premier ministre au passé administratif de la ville a été présentée comme une tentative furtive de redessiner les cartes. Cette lecture est à la fois inexacte et politiquement commode. Le statut de Dire Dawa est codifié dans la loi en tant que ville à charte fédérale, une solution administrative conçue pour préserver l’équilibre entre les identités concurrentes. Ce fait juridique s’est perdu dans l’agressivité des médias sociaux et dans l’appétit du sensationnalisme. Ce qui était censé être un exemple de compromis négocié est devenu une accusation d’effacement. Le résultat était prévisible : la peur a germé là où l’explication aurait pu prendre racine.
Dans le même esprit, circulations récentes sur les réseaux sociaux par l’OMN et les réseaux coordonnés de pseudo-activistes ont versé de l’essence sur cette confusion. De courts clips vidéo de remarques parlementaires, montés de manière sélective, des titres délibérément mal traduits et des commentaires mêlés d’insinuations ont été diffusés en volumes massifs pour faire comprendre aux deux nationalités historiques – les Oromo et les Somali – se heurtent émotionnellement et politiquement. Leur objectif n’est pas le dialogue mais la perturbation. Le scénario est malheureusement familier : là où le Nord a brûlé hier, l’Est doit brûler demain. Ceux qui fabriquent ces récits comprennent qu’une étincelle dans la région Somali ne resterait pas locale ; cela se répercuterait sur tout le sud-est de l’Éthiopie, effondrant la seule région qui symbolisait encore l’endurance nationale.
Tout aussi alarmante est la façon dont certains médias et entrepreneurs politiques ont utilisé l’anxiété régionale comme une arme. Une prétendue affirmation selon laquelle Jigjiga appartiendrait à Oromia, amplifiée sans preuve, n’était pas tant une erreur de reportage qu’un acte de sabotage. Les auteurs de cette affirmation connaissaient les lignes de fracture psychologiques qui traversent l’est de l’Éthiopie. Ils savaient quelles images historiques déclencheraient le chagrin et quels raccourcis rhétoriques déclencheraient la révolte des rumeurs. Dans la vie civile, il y a des accidents, des oublis et des débats honnêtes. Ce n’était rien de tout cela. Il s’agissait de propagande déguisée en informations et d’arguments déguisés en enquête. Le but n’est pas de demander justice mais de déstabiliser.
Ce moment est donc à lire sur deux registres. En apparence, il s’agit d’une querelle de mots, de précédents et de statut municipal. Sous la surface, il s’agit d’un test d’immunité civique contre la manipulation. La région Somali est prête à subir bien plus que des dommages collatéraux. C’est un terrain d’essai. Si ses institutions, ses aînés et ses dirigeants politiques se laissent entraîner dans des contre-attaques ethniques réflexives, l’Est sera amené à refléter le chaos du Nord. Si, au contraire, elle répond avec calme, contexte et clarté constitutionnelle, elle constituera le pare-feu dont la nation a un besoin si urgent.
Nous devons également être honnêtes quant au rôle des élites. La tragédie de cette crise n’est pas la ruse des perturbateurs extérieurs mais la complicité occasionnelle des personnes instruites et des puissants. Lorsque des intellectuels respectés, des universitaires et des politiciens chevronnés font écho à des mensonges ou hésitent alors que les vérités sont attaquées, leur silence n’est pas une neutralité. Il s’agit d’une approbation par omission. La corruption des meilleurs esprits d’une nation est la forme de sabotage la plus dangereuse, précisément parce qu’elle revêt un aspect de légitimité. Lorsque les élites échangent la stabilité à long terme contre des applaudissements à court terme, elles confient le dispositif incendiaire à des opportunistes qui regarderaient une région brûler pour le plaisir d’un récit.
Au cœur de cette controverse fabriquée se trouve un fait fragile : les paroles prononcées par les dirigeants nationaux peuvent être soit des ponts, soit des combustibles selon la manière dont elles sont reçues. Les remarques du Premier ministre au Parlement – une invocation réfléchie au passé administratif complexe de Dire Dawa et un plaidoyer en faveur de solutions négociées ailleurs – ont été saisies, rognées et recirculées comme preuve d’intention. C’est la subtilité de la guerre politique moderne. L’orateur a peut-être voulu créer un précédent pour un compromis pacifique, mais un acteur motivé peut faire de ces paroles un prétexte pour exprimer ses griefs. Ici, le le bénéfice du doute est justifiée : les dirigeants s’adressent en public à un public qui exige de la brièveté et de la clarté. Une lecture attentive de l’intégralité du dossier parlementaire montre un homme d’État essayant de mettre en avant des mécanismes de règlement, et non de revendiquer la propriété au nom d’une communauté. Mais la rapidité de la distorsion dépasse la patience d’une explication corrective.
Pourquoi, alors, voudrait-on que l’Est brûle ? Les motivations ne sont pas mystérieuses. La région Somali se situe au confluent des ressources stratégiques et de la géographie. Il contient un vaste potentiel d’hydrocarbures, des corridors critiques vers la mer et des projets d’infrastructures naissants qui promettent à la fois des revenus et un effet de levier régional. Ceux qui profitent d’une Éthiopie affaiblie préfèrent une mosaïque de crises à une avancée unique et unie. Dans la logique des spoilers externes comme des spoilers internes, une fédération fracturée est plus facile à influencer, à négocier et, dans certains cas, à marchandiser. Le chaos est donc une monnaie sur les marchés géopolitiques où l’influence s’achète dans la désunion. Faire de l’Est un théâtre de contestation affaiblit la position de négociation du pays dans la Corne et amplifie les voix qui profitent de l’instabilité perpétuelle.
C’est pourquoi le l’objectif stratégique plus large de ces campagnes est un changement de régime par la combustion régionale. En dressant les ethnies voisines les unes contre les autres, les architectes du désordre espèrent isoler le centre fédéral, le présenter comme incapable de gouverner et inviter soit à une intervention extérieure, soit à une implosion interne. Pourtant, les habitants de la région Somali, des régions frontalières de l’Oromia et des basses terres du sud-est doivent voir cette conception telle qu’elle est. Un État affaibli n’est une victoire pour personne. C’est la perte collective de tous ses peuples constitutifs – Somali, Oromo, Afar, Sidama et au-delà. La fragmentation peut promettre une revanche locale, mais elle n’entraîne qu’une inutilité continentale.
Ces forces n’agissent pas de manière isolée. Les acteurs étatiques et non étatiques, les influenceurs de la diaspora en quête de clics, les médias étrangers désireux de vendre des récits et les entrepreneurs nationaux mécontents forment un écosystème hybride. Ensemble, ils fabriquent le consentement à l’agitation. Leur produit n’est pas une politique mais une panique. Leur devise n’est pas l’argumentation mais l’indignation. Et leur objectif est toujours de récolter la réaction du public pour en tirer un gain privé. Contre un tel réseau, les défenses politiques normales sont insuffisantes. Ce qu’il faut, c’est une réponse civique coordonnée qui traite la vérité comme un atout stratégique et les institutions qui la défendent comme une infrastructure de première ligne.
Alors, à quoi ressemble une défense ? Cela commence par la clarté du public. Les institutions fédérales et régionales doivent publier des faits et non des contre-accusations. Les textes juridiques et les documents historiques doivent être rendus accessibles et expliqués sur les forums publics. L’administration régionale doit passer d’une posture défensive à une éducation proactive, en dotant les citoyens des connaissances politiques nécessaires pour comprendre une rumeur telle qu’elle est. Les anciens, les mosquées, les universités et les organisations de la société civile doivent former un bouclier civique capable de corriger les mensonges avec dignité plutôt que de les enflammer d’émotion. Le journalisme doit reprendre ses responsabilités. Les journalistes doivent apprendre à traiter la provocation comme un sujet à interroger et non comme une histoire à amplifier.
Le leadership doit également être jugé par son courage plutôt que par son écho. Ceux qui sont élus pour protéger une paix fragile ne peuvent pas se cacher derrière des subtilités procédurales pendant que d’énormes mensonges modifient le climat de confiance. La neutralité face aux agressions n’est pas la sagesse. C’est l’abandon. À l’inverse, une juste indignation qui sacrifie les institutions au profit du spectacle est imprudente. La région a besoin d’hommes d’État capables de dire clairement la vérité tout en pansant les blessures que la peur ouvre. Cette combinaison de clarté et de compassion est le seul vaccin dont dispose la région contre la contagion de la désinformation.
Enfin, la région Somali doit reconnaître son rôle stratégique dans l’histoire nationale plus large. Résister aux incendies ne consiste pas simplement à protéger les intérêts locaux. Il s’agit de défendre l’idée même que l’Éthiopie peut résoudre ses différends sans recourir à la violence. L’Est peut être un modèle, prouvant que le fédéralisme ne signifie pas nécessairement la fragmentation et que l’identité ne doit pas nécessairement être transformée en arme. Si la région Somali garde son sang-froid et applique le droit, l’histoire et la courtoisie comme armure, elle privera les profiteurs du chaos de leur récompense. Ce faisant, il offrira à l’ensemble de la fédération une leçon de maturité politique : la tentation la plus bruyante n’est pas toujours vraie, et la campagne la plus destructrice est souvent celle menée en paroles.
Le choix qui nous attend est difficile. La région peut être mise en spectacle, abandonnant son avenir pour un moment de victoire partisane. Ou encore, elle peut réagir avec la sagesse disciplinée qui a bâti sa relative stabilité en premier lieu. Le coût d’un échec est simple : une fois qu’une ville est incendiée devant le tribunal de l’opinion publique, il est bien plus difficile de rétablir la confiance que de reconstruire les infrastructures. Le gain du succès est tout aussi simple et bien plus grand : préserver l’Est comme pare-feu pour la fédération, un exemple que la raison peut prévaloir même lorsque les voix réclament le chaos.
À une époque où la vie politique se mesure autant à la vitesse de l’amplification qu’à la véracité des affirmations, l’Orient doit choisir l’endurance plutôt que l’enthousiasme et la preuve plutôt que l’émotion. Que ce soit le lieu où le droit survit à la rumeur, où l’histoire est consultée plutôt que militarisée, et où les dirigeants se souviennent que le plus grand service est d’entretenir la flamme de la civilité alors que d’autres voudraient allumer l’herbe. La nation jugera la région non pas sur la férocité de sa réponse mais sur sa sagesse. Que ce jugement soit fait de courage et de clarté.
Mohamud A. Ahmed – Cagaweyne est chroniqueur, analyste politique et chercheur au
Groupe de conseillers Greenlight dans la région Somali d’Éthiopie. Il est joignable au : 251 900 644 648
Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.
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