

Par – Wondmagegn Ejigu Kebede
Uppsala, Suède
L’échec persistant des élites politiques d’opposition éthiopiennes à former des coalitions durables reflète une illusion plus large ancrée dans la théorie politique scientiste : la conviction que les alliances formelles entre les élites peuvent à elles seules démanteler les structures autoritaires. S’inspirant de la « loi d’airain de l’oligarchie » de Robert Michels, qui postule que même les mouvements révolutionnaires centralisent inévitablement le pouvoir entre les mains d’une petite élite, l’opposition éthiopienne a reproduit ce modèle en donnant la priorité à l’unité descendante tout en négligeant l’action de la base. En se concentrant sur les alliances symboliques entre les dirigeants des factions, ils font écho à ce que James Scott critique comme « voir comme un État » : réduire les luttes sociétales complexes à des négociations bureaucratiques entre élites déconnectées. Cette approche ignore les réalités vécues par les Éthiopiens qui subissent une répression systémique, rendant ces coalitions inertes, car elles manquent de liens organiques avec les masses dont la mobilisation est essentielle pour un changement significatif.
Cette illusion s’aligne également sur la théorie de l’action collective de Mancur Olson, qui prévient que les groupes d’intérêts restreints – dans ce cas, les élites de l’opposition – ne parviennent souvent pas à obtenir des biens publics plus larges sans encourager la participation. Les coalitions d’opposition éthiopiennes, formées grâce à des accords en coulisses plutôt qu’à une organisation de masse, ressemblent à la « logique de l’échec collectif » d’Olson. Leur focalisation sur une antipathie partagée envers le régime, plutôt que sur un programme unificateur fondé sur les besoins locaux, crée des pactes fragiles vulnérables à la défection et aux luttes intestines. La théorie scientifique et politique explique pourquoi de telles alliances s’effondrent : sans l’adhésion de la base, il n’existe pas de force compensatrice pour demander des comptes aux élites ou maintenir l’élan. Le résultat est un cycle d’unité performative suivi de désintégration, laissant le régime autoritaire incontesté et les Éthiopiens ordinaires désillusionnés.
En fin de compte, le faux pas de l’opposition reflète l’analyse de l’hégémonie d’Antonio Gramsci, dans laquelle les classes dirigeantes maintiennent le pouvoir non seulement par la coercition mais aussi en dominant les récits culturels et idéologiques. En se concentrant sur la construction d’une coalition au niveau des élites, l’opposition éthiopienne cède la « guerre de position » – le concept de lutte idéologique populaire de Gramsci – à un régime qui manipule habilement les divisions ethniques et régionales. Pour « faire le vrai travail », l’opposition doit abandonner l’illusion des alliances improvisées et investir plutôt dans une mobilisation ascendante, en construisant des réseaux de conseils locaux, de syndicats et de sociétés civiles capables d’articuler une vision contre-hégémonique. Ce n’est qu’à ce moment-là que la théorie politique pourra s’aligner sur la pratique, remplaçant les accords vides de l’élite par un mouvement enraciné dans les luttes et les aspirations quotidiennes des Éthiopiens.
La mobilisation populaire est l’élément vital de tout mouvement d’opposition qui cherche à transcender les gestes symboliques et à réaliser une transformation politique tangible. La théoricienne politique Hannah Arendt, dans « La condition humaine », souligne que le véritable pouvoir naît non pas de structures hiérarchiques mais de l’action collective d’individus organisés dans les espaces publics. Dans le contexte éthiopien, cela signifie que les mouvements d’opposition doivent donner la priorité à un engagement direct auprès des communautés, en frappant aux portes, en écoutant les doléances et en favorisant la confiance grâce à une présence soutenue. Le travail de terrain transforme la rhétorique politique abstraite en solidarité vécue, créant des réseaux de résistance que les régimes autoritaires ne peuvent pas facilement coopter ou démanteler. Sans ce fondement, même l’opposition la plus cohérente sur le plan idéologique reste une coquille creuse, déconnectée des luttes matérielles des citoyens confrontés à la répression quotidienne. Les études scientifiques sur les mouvements sociaux, comme celles de Charles Tilly, renforcent
Ceci : les révolutions réussies ne dépendent historiquement pas des pactes des élites mais des « performances contentieuses » des gens ordinaires – grèves, manifestations et assemblées locales – qui construisent une identité collective et font pression sur les régimes depuis la base.
Cependant, la mobilisation populaire exige plus qu’un activisme éphémère ; cela nécessite une organisation disciplinée et une prospective stratégique. Comme le note le sociologue Sidney Tarrow dans « Power in Movement », les mouvements ne gagnent du terrain que lorsqu’ils institutionnalisent la dissidence – en structurant les comités locaux, en formant les organisateurs et en reliant les besoins immédiats à des visions politiques plus larges. Ce « travail acharné » contraste fortement avec la politique performative des interviews sur YouTube, qui privilégie la visibilité au détriment du contenu. Pour l’opposition éthiopienne, construire une telle infrastructure signifie former des dirigeants intégrés dans les communautés plutôt que des élites autoproclamées, et élaborer des stratégies qui s’adaptent aux réalités locales plutôt que d’importer des modèles abstraits. Les recherches de la politologue Erica Chenoweth sur la résistance non-violente soulignent ceci : les mouvements avec une forte participation populaire ont deux fois plus de chances de réussir, car ils exploitent les connaissances localisées et la résilience. Tant que l’opposition éthiopienne n’acceptera pas ce travail ardu et peu glamour – troquant la rhétorique prête à l’emploi pour une organisation au niveau du village – elle restera prisonnière de l’illusion de l’influence, tandis que la tyrannie du régime persistera sans contestation.
La trajectoire actuelle de l’opposition éthiopienne – illustrée par le mouvement Fano fracturé et la politique performative de la diaspora – révèle un profond décalage par rapport aux principes d’une résistance efficace. Alors que les factions Fano dépensent leur énergie dans des batailles de propagande intestines et que les élites de la diaspora se bousculent pour influencer les dirigeants, l’absence de stratégie coordonnée ou d’alignement de la base rend leur lutte tragiquement incohérente. Ce désarroi reflète un échec plus large : l’absence de résistance civile parallèle, comme les grèves, les boycotts ou les manifestations de masse, qui ont historiquement amplifié les campagnes armées (comme on l’a vu dans le mouvement anti-apartheid en Afrique du Sud ou dans l’insurrection maoïste au Népal). En se concentrant sur les querelles internes et les postures des élites, ces groupes gaspillent l’influence morale et tactique nécessaire pour défier un régime qui prospère grâce à la division. Le silence du public n’est pas de l’apathie mais un réquisitoire accablant : un peuple peu convaincu que ces factions représentent ses aspirations ou comprennent ses luttes quotidiennes.
Tout aussi alarmante est l’illusion de pertinence colportée par des personnalités « éminentes » de l’opposition qui confondent les mises en scène sur YouTube avec de l’organisation politique. Leurs coalitions d’élite, dépourvues de structures de base, donnent la priorité à la visibilité médiatique et aux débats abstraits plutôt qu’au travail laborieux de constitution de réseaux locaux, de formation d’organisateurs ou d’articulation d’une vision unificatrice ancrée dans des revendications matérielles. Cela reflète ce que le sociologue Pierre Bourdieu a appelé le « fétichisme politique » : la substitution de gestes symboliques (par exemple, discours viraux, conférences de la diaspora) au travail désordonné et progressif de mobilisation. En revanche, les mouvements qui ont réussi – depuis la lutte pour l’indépendance de l’Inde jusqu’à Otpor! en Serbie – ont réussi en s’enracinant dans les communautés, en s’alignant sur des griefs localisés et en créant des institutions parallèles (écoles, cliniques, syndicats) qui préfiguraient un nouvel ordre politique. L’opposition éthiopienne reste cependant prisonnière d’un cycle de négociations entre élites et de démagogie numérique, prenant les clics pour de la crédibilité.
Pour que l’opposition éthiopienne transcende son inutilité, une réorientation radicale n’est pas négociable : soit adopter la mobilisation populaire comme noyau de la résistance, soit céder complètement la scène. Cela nécessite de démanteler l’influence corrosive de la diaspora – qui donne la priorité au contrôle sur la collaboration – et d’exiger des dirigeants de Fano qu’ils s’unissent derrière une feuille de route claire liée aux besoins du public. Les politiciens doivent abandonner le confort des studios YouTube et retourner dans les rues, les villages et les lieux de travail où le pouvoir est finalement contesté. Comme le prévient l’historien Timothy Snyder : « Une politique sans corps dans les espaces est une politique sans pouvoir ». Le choix est difficile : poursuivre la mascarade de l’activisme des élites et assister à la consolidation du régime, ou investir dans le travail peu glamour et dangereux d’organisation – maison par maison, bloc par bloc – jusqu’à ce que l’opposition ne se distingue plus du peuple qu’elle prétend représenter. Rien de moins n’est pas seulement un échec mais une trahison.
Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.
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