Le calcul « Vissez-moi bien, mais foutez encore plus mes adversaires »

Maria

Politique ethnique éthiopienne _ Yonas Biru Politique ethnique éthiopienne _ Yonas Biru

Yonas Biru, Ph.D.

Pour comprendre le cycle autodestructeur de la politique tribale en Éthiopie, il faut dépasser la rhétorique et examiner les modèles mathématiques sous-jacents : l’optimalité de Pareto, le jeu à somme nulle et le jeu à somme négative.

L’étoile polaire : l’optimalité de Pareto

En théorie économique, l’optimalité de Pareto est « l’étoile polaire » de l’efficacité. Il représente un environnement dans lequel les ressources circulent là où elles sont le plus valorisées, et l’objectif principal est le bénéfice mutuel. Dans ce cadre, une « victoire » est définie comme un résultat où il y a au mieux des gains mutuels ou au moins un bénéfice pour un groupe et où personne n’est lésé. Le mécanisme est un compromis et l’objectif est un gâteau qui s’agrandit. Même si certains groupes peuvent gagner plus que d’autres, la règle fondamentale est que personne ne se trouve dans une situation plus défavorable que dans le statu quo. Du point de vue de la société, élargir le gâteau signifie améliorer le bien-être de la société sans aggraver la situation d’aucun groupe. C’est pourquoi les résultats Pareto Optimaux sont considérés comme un « jeu à somme positive ».

Pour que des améliorations Pareto se produisent, trois conditions sont généralement nécessaires :

  • Mécanismes d’engagement crédibles (institutions et état de droit) pour faire respecter les résultats de la coopération.
  • Identité nationale partagée ou consensus minimum.
  • Récompense ou du moins pas de pénalité pour la coopération.

La stagnation : un jeu à somme nulle

Depuis l’institutionnalisation du fédéralisme ethnique, plusieurs dynamiques qui se renforcent éloignent les acteurs de la pensée Pareto, faisant pencher l’engagement politique de la nation vers un jeu à somme nulle. Un jeu à somme nulle suppose un gâteau fixe. Ici, le gain d’un parti n’est obtenu qu’en aggravant la situation d’un autre parti. Il s’agit d’un jeu de pure redistribution : le gain d’une partie est exactement contrebalancé par la perte d’une autre partie. Il n’y a pas de croissance, seulement un transfert des mêmes ressources limitées entre des groupes concurrents.

Les injustices du passé ne sont pas seulement rappelées à l’ordre du jour : elles sont activement instrumentalisées pour renforcer l’identité en tant que monnaie politique. Les acteurs politiques gagnent en légitimité en faisant preuve de résistance plutôt que de coopération. Les concessions ne sont pas perçues comme un compromis, mais comme une perte existentielle. Même les accords mutuellement avantageux sont considérés comme des pièges potentiels. Cela transforme la politique en une compétition aux enjeux élevés, et non en une arène de négociation.

The Abyss : jeu à somme négative

L’évolution la plus destructrice de ce conflit – et celle qui définit actuellement l’Éthiopie – est le jeu à somme négative. Il s’agit d’un calcul autodestructeur où l’objectif premier n’est plus votre propre gain, mais la maximisation de la perte de votre adversaire.

Dans un jeu à somme négative, le gain total est inférieur à zéro. Les deux camps perdent, mais le « gagnant » est simplement celui qui perd le moins – ou celui qui tire suffisamment de satisfaction psychologique des plus grandes souffrances de son adversaire pour justifier sa propre ruine. Chaque partie accepte une perte personnelle, à condition que la perte de l’adversaire soit plus profonde.

Dans le paradigme du jeu à somme négative, le pouvoir relatif compte plus que le bien-être absolu. Par conséquent, les gains politiques sont liés à l’humiliation ou à l’affaiblissement des rivaux. Cela se manifeste de quatre manières :

  • Bloquer des réformes qui profiteraient à tous, si cela renforce également un groupe rival
  • Soutenir les actions déstabilisatrices si elles portent atteinte à l’ennemi perçu
  • Préférant l’impasse politique, voire le déclin économique, aux gains de l’adversaire
  • La coopération est souvent politiquement punie comme une trahison.

Le calcul ethnique en pratique

Cette logique « motivée par la rancune » a défini les dernières décennies de gouvernance éthiopienne :

L’ère TPLF : Le calcul de l’élite politique oromo était le suivant : « Nous tolérerons que vous nous foutiez en l’air, tant que vous baiserez davantage les Amhara. »

L’ère Oromo-PP : Pendant la guerre du Tigré, le calcul de l’élite politique amhara était le suivant : « Nous sommes d’accord avec le fait que vous nous foutiez en l’air, à condition que vous vous foutiez davantage des Tigréens. »

Les Oromo sont ravagés par le système actuel, mais ce qui motive le soutien des tribalistes oromo au statu quo est la perception que leurs adversaires amhara souffrent davantage.

Cela explique également le « paradoxe de l’alliance » Amhara-Tigray. Même lorsque cela est dans leur intérêt évident de survie, ils ne parviennent pas à former une alliance solide contre une menace commune. À leurs yeux, un compromis de type Pareto – où les deux pourraient bénéficier sans que l’autre perde – est considéré avec suspicion et rejeté. Ils restent enfermés dans une spirale mortelle à somme négative, se battant pour une position où ils peuvent garantir que leur adversaire est affaibli, même si cela signifie qu’ils sont entraînés dans l’abîme avec eux.

Conclusion

Lorsque les acteurs politiques donnent la priorité à la « perte de l’adversaire » plutôt qu’à leur propre « gain marginal », ils tombent dans le piège où ils préfèrent être pauvres dans un désert, à condition que leur ennemi soit également dans ce désert, plutôt que d’être riches dans un jardin partagé.

La crise politique de l’Éthiopie n’est donc pas simplement une lutte pour le pouvoir ou les ressources ; c’est un effondrement de la logique même du bien-être collectif. Lorsque les acteurs politiques tirent leur utilité non pas de gains partagés mais d’un avantage relatif – même en cas de perte absolue – le système devient structurellement prédisposé au déclin. La stagnation économique, l’érosion institutionnelle et la fragmentation sociale ne sont pas des conséquences accidentelles ; ce sont les résultats prévisibles d’un équilibre à somme négative.

À moins que la structure des incitations ne soit fondamentalement modifiée pour récompenser la coopération plutôt que le préjudice mutuel, l’Éthiopie risque de rester piégée dans un cycle dans lequel chaque victoire politique aggrave la perte nationale.

Pour progresser vers l’optimalité de Pareto en Éthiopie, le calcul politique doit passer d’une « logique de grief » à une « logique d’institutionnalisme ». Cela implique de créer des scénarios « gagnant-gagnant » dans lesquels la protection des droits d’un groupe ne repose pas sur la privation du droit de vote d’un autre. Sans ce changement, le système reste coincé dans un cycle où la poursuite de la ruine de l’adversaire assure la ruine collective de l’État.

Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.

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