Solidarité négative, visions fragmentées et conditions institutionnelles préalables à l’unité politique


Abel Achénafe
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Cet article s’appuie sur le concept de « solidarité négative » d’Eric Hoffer pour analyser le cycle persistant de formation et de dissolution des coalitions de la diaspora éthiopienne. Il affirme que l’unité fondée sur l’opposition ou la haine est fondamentalement fragile à moins qu’elle ne soit soutenue par des engagements institutionnels communs.
Il ne s’agit pas simplement d’un problème de coordination de la diaspora ; cela reflète une tendance plus profonde dans la vie politique éthiopienne, où l’unité est recherchée à plusieurs reprises par le biais d’une opposition partagée plutôt que d’engagements institutionnels partagés.
Ces dernières années, la politique de la diaspora éthiopienne a été témoin de l’émergence répétée puis de la disparition discrète de coalitions et de forums établis en opposition au régime en place. Chaque nouvelle initiative se caractérise par un sentiment d’urgence, une clarté morale et la promesse de cohésion contre un adversaire commun. Pourtant, ces coalitions se dissolvent invariablement avant de pouvoir évoluer vers des entités politiques cohérentes. Cette situation révèle un schéma récurrent : une unité forgée dans l’opposition, un report des différences sous couvert de nécessité et une fragmentation dévoilée précisément au moment où la coordination devient la plus critique. Ce phénomène n’est pas simplement un échec d’organisation ou d’engagement ; cela révèle un problème structurel plus profond : les coalitions fondées sur une opposition partagée peuvent mobiliser la résistance, mais sans cadre commun, elles ne peuvent pas maintenir l’ordre politique.
Ce cycle en cours soulève une question fondamentale : quel type d’unité sous-tend ces coalitions ?
L’ouvrage de Hoffer, True Believer, offre un aperçu critique de cette dynamique. Il soutient que les mouvements de masse sont souvent unis non pas par des visions partagées de l’avenir, mais plutôt par une opposition commune au présent. Cette forme de cohésion, appelée solidarité négative– s’avère puissant pour la mobilisation mais fragile dans sa construction. Il unit les individus à travers les griefs, le ressentiment et la clarté morale de la résistance, mais ne parvient pas à fournir un cadre de gouvernance.
Cette compréhension est particulièrement pertinente dans le contexte éthiopien, où de nombreuses coalitions de la diaspora se rassemblent autour d’une proposition singulière : le régime doit être renversé. Cependant, au sein de cette négation partagée se cachent des perspectives profondément divergentes sur ce qui devrait suivre. Certains prônent la sécession et la reconfiguration de la souveraineté selon des critères ethniques, tandis que d’autres soutiennent le fédéralisme ethnique comme cadre nécessaire à la gestion de la diversité. D’autres encore proposent un fédéralisme civique ou territorial qui transcende complètement les considérations ethniques.
Il ne s’agit pas de simples variations au sein d’un projet unifié ; ils représentent des avenirs constitutionnels concurrents.
L’hypothèse selon laquelle de tels différends peuvent être reportés – « pour être résolus après la chute du régime » – n’est pas simplement optimiste ; il est fondamentalement erroné. Cela interprète mal la nature du conflit politique. Les différends concernant la configuration finale du système politique ne sont pas des questions secondaires à reporter ; ce sont des questions fondamentales qui façonnent la confiance, la coordination et la stratégie dans le présent.
La prudence de Hoffer est claire : les mouvements fondés sur une solidarité négative ne peuvent maintenir l’unité que tant que l’attention reste tournée sur l’adversaire. Dès que la perspective d’une victoire se dessine, les contradictions internes s’accentuent. Les forces mêmes qui ont permis la mobilisation – griefs partagés et alignement émotionnel – s’avèrent inappropriées pour la conception institutionnelle. Le mouvement, compétent dans l’opposition, se retrouve mal équipé pour une gouvernance constructive.
Cette dynamique illustre la stagnation évidente de la politique de la diaspora. Une grande partie de l’activité reste au niveau de la dénonciation : conférences, forums en ligne et engagements médiatiques qui réitèrent l’opposition sans favoriser la coordination. Le manque de travail politique de fond n’est pas fortuit ; cela reflète une incapacité sous-jacente à concilier des visions divergentes de l’état final dans un cadre partagé.
Par conséquent, ces coalitions tentent de fonctionner comme des alliances de gouvernement tout en restant psychologiquement ancrées dans les mouvements de résistance.
Les implications sont prévisibles. En l’absence d’accord sur les règles du jeu politique, les acteurs font défaut à la suspicion. La coopération devient stratégiquement périlleuse, car chaque groupe craint que des arrangements provisoires ne profitent à ses rivaux dans le cadre d’un règlement final. Dans un tel environnement, même une coopération mutuellement bénéfique est évitée. Ce qui en ressort n’est pas simplement une stagnation, mais la perpétuation des dynamiques mêmes qui caractérisent depuis longtemps la politique éthiopienne : fragmentation, méfiance et calculs à somme nulle.
Dans de tels contextes, l’interaction politique ressemble à un jeu à somme nulle, voire négative, dans lequel les acteurs préfèrent la stagnation mutuelle à l’avantage asymétrique. La coopération devient irrationnelle, non pas parce que les gains sont impossibles, mais parce qu’on ne leur fait pas confiance comme étant durables.
Cette dynamique ne produit pas seulement une impasse ; elle piège les acteurs politiques dans un équilibre à somme négative, où empêcher l’avantage d’un adversaire devient plus rationnel que rechercher un bénéfice mutuel.
Cette situation reflète un problème structurel plus profond identifié dans la théorie de la transition. Comme l’affirment Guillermo O’Donnell et Philippe C. Schmitter, les transitions politiques réussies nécessitent un « consentement conditionnel » – une volonté entre acteurs concurrents d’accepter des règles dont les résultats sont incertains mais limités. En l’absence d’un tel consentement, la compétition politique se transforme en veto mutuel et en obstruction stratégique.
Pour que ces coalitions réussissent, un changement fondamental est nécessaire, non seulement dans la rhétorique mais aussi dans la structure.
D’abord, l’unité doit être redéfinie. Plutôt que de rechercher un accord sur la forme ultime de l’État éthiopien, les coalitions doivent donner la priorité au consensus sur les procédures. La question centrale ne devrait pas être « Que devrait devenir l’Éthiopie ? » mais « Comment les Éthiopiens décideront-ils de ce que deviendra l’Éthiopie ? » Cette distinction n’est pas seulement sémantique ; c’est institutionnel. Cela permet à des acteurs ayant des visions incompatibles de coopérer dans un cadre décisionnel partagé plutôt que d’imposer un consensus prématuré sur des résultats substantiels.
Lorsque la nation elle-même est invoquée uniquement comme un symbole de ralliement plutôt que comme un projet politique partagé, l’unité ne devient pas le fondement de l’ordre mais un substitut à la conception politique.
Deuxième, la compétition politique doit être rendue viable. Lorsque la défaite entraîne l’exclusion, l’insécurité ou la vulnérabilité collective, les acteurs résisteront rationnellement à tout arrangement qui les expose à de tels risques.
Dans de telles conditions, la compétition politique devient existentielle plutôt que procédurale. Ce qui est en jeu n’est pas seulement le pouvoir mais aussi la capacité de survie des élites – et les acteurs résisteront rationnellement à tout arrangement qui les expose à des pertes irréversibles.
Un engagement crédible en faveur de la non-exclusion, de la protection juridique et de la participation équitable n’est donc pas simplement une aspiration morale ; c’est une nécessité structurelle. Cela concorde avec les idées de l’économie institutionnelle, qui soulignent que les incitations plutôt que les intentions déterminent le comportement.
Troisième, les coalitions doivent confronter, plutôt que d’obscurcir, leurs contradictions internes. Une coalition ne peut pas fonctionner efficacement si elle est unie uniquement dans l’opposition au régime tout en étant divisée sur la question de savoir si la communauté politique elle-même doit persister. Lorsque l’objectif ultime d’un groupe est la séparation tandis que d’autres cherchent à préserver un État commun, la coalition est confrontée à une fracture stratégique latente. Le problème n’est pas l’existence d’aspirations divergentes mais l’absence d’accord sur les règles régissant la manière dont ces aspirations seront poursuivies et résolues. Sans un engagement préalable en faveur d’un cadre procédural commun, la coopération devient ténue et la perspective de victoire risque de transformer les partenaires en adversaires immédiats.
Quatrièmele pré-engagement doit précéder la transition. Les coalitions ne peuvent pas reporter la conception institutionnelle à l’après-régime. Ils doivent établir à l’avance les principes et les processus qui régiront la transition : comment les décisions seront prises, comment les désaccords seront gérés et comment le pouvoir sera limité. Sans de tels engagements préalables, la chute d’un régime ne résout pas le conflit ; il ne fait que le déplacer et l’intensifier.
Enfinla politique de la diaspora doit évoluer d’une simple performance vers une organisation substantielle. La protestation et la condamnation ont une valeur symbolique, mais elles ne remplacent pas un véritable travail politique. Développer une alternative viable nécessite une coordination disciplinée, de l’imagination institutionnelle et une volonté d’affronter directement les désaccords internes plutôt que de les reporter indéfiniment.
La leçon de Hoffer n’est pas que les mouvements basés sur une solidarité négative soient voués à l’échec.; au contraire, ils sont intrinsèquement incomplets. Ils peuvent susciter l’opposition, mais ils ne peuvent pas maintenir l’ordre. Ils peuvent mobiliser l’énergie, mais ils ne peuvent pas concevoir d’institutions.
Le défi de l’Éthiopie consiste donc non seulement à vaincre un régime, mais également à transcender une logique politique – une logique dans laquelle une hostilité partagée, plutôt que des règles partagées, définit l’unité.
Jusqu’à ce qu’une telle transformation se produise, le cycle persistera : des coalitions se formeront dans les moments de crise, l’unité sera proclamée dans le langage de la résistance, les divergences seront reportées au nom de l’urgence et la fragmentation s’ensuivra au seuil du possible.
Le problème n’est pas un manque d’engagement ou de conscience, mais la persistance d’une illusion dangereuse : qu’une coalition construite contre quelque chose peut, par ce seul fait, construire quelque chose.
Ce n’est pas possible.
Une coalition qui ne parvient pas à déterminer comment elle gouvernera avant de chercher à remporter la victoire n’héritera pas d’un État ; il héritera du conflit. Et un mouvement qui reporte ses contradictions internes au nom de l’unité sera finalement détruit par celles-ci au moment où il s’approche du succès.
La question n’est donc plus de savoir si les Éthiopiens peuvent s’unir contre un adversaire commun. Cela a été démontré à maintes reprises.
La vraie question est de savoir s’ils sont prêts à entreprendre un travail bien plus ambitieux : concevoir un ordre politique dans lequel leurs désaccords les plus profonds peuvent coexister sans violence, leurs visions rivales peuvent rivaliser sans annihilation, et leur unité est ancrée non pas dans un ressentiment partagé mais dans des règles partagées.
Cette distinction marque la différence entre un mouvement qui résiste et un régime politique qui perdure.
Sur l’intention et la responsabilité
Cet article n’est pas écrit pour rejeter ou minimiser les efforts des élites politiques de la diaspora ; leur persévérance dans l’organisation, la défense et la contestation du régime autoritaire est à la fois nécessaire et louable. Toutefois, les bonnes intentions et l’urgence morale ne remplacent pas l’efficacité politique. Le modèle récurrent consistant à former des coalitions qui proclament l’unité tout en reportant les désaccords fondamentaux a produit plus de symbolisme que de substance.
Ce qui est souvent présenté comme de la patience stratégique est, en pratique, un report de la conception institutionnelle dans des conditions où tout retard approfondit la méfiance. L’unité déclarée sans règles convenues et la coopération poursuivie sans affronter des visions incompatibles de l’état final ne produisent pas de force mais de fragilité. Si ces efforts veulent aller au-delà de l’opposition performative, ils doivent tenir compte honnêtement de leurs contradictions internes, établir des engagements institutionnels clairs et accepter que la maturité politique exige de résoudre – et non de retarder – les divergences mêmes qui détermineront en fin de compte leur capacité à gouverner.
Références
- Hoffer, E. (1951). Le vrai croyant : réflexions sur la nature des mouvements de masse. Harper et Row.
- O’Donnell, G. et Schmitter, PC (1986). Transitions d’un régime autoritaire : conclusions provisoires sur les démocraties incertaines. Presse universitaire Johns Hopkins.
Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.
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