Le ministre éthiopien des Finances, Ahmed Shide, est-il indispensable – ou le récit est-il exagéré ?

Maria

Par Mohamud A. Ahmed – Cagaweyne

MohamedMohamed

Ahmed Shide est-il vraiment indispensable, ou le récit du caractère indispensable lui-même est-il devenu une fiction commode dans un climat de plus en plus enclin à intriguer sur les preuves ? Cette question m’est restée après avoir lu un article récent Publication Facebook de Koki Abesolome, une pièce sur laquelle je me suis retrouvé à revenir plusieurs fois en quelques heures. Non pas parce que cela a convaincu, mais parce que cela a obligé à réfléchir.

Sa confiance était indubitable, sa structure complexe et ses revendications vastes. Il portait le rythme de l’autorité, le ton du savoir privilégié et le vocabulaire de l’économie politique. C’est précisément ce genre d’écriture, intellectuellement ornée et au ton affirmé, qui exige non pas une acceptation passive mais un examen minutieux discipliné.

Avant de continuer, une note de franchise intellectuelle s’impose. Ahmed Shide reste le seul titulaire d’un portefeuille ministériel à part entière représentant la région Somali dans le cadre de l’arrangement fédéral actuel, et moi aussi je viens de cette région. Il serait donc facile, peut-être même attendu, pour certains de lire ce qui suit comme une défense réflexive. Je dirais le contraire. Ceci n’est pas écrit dans un esprit d’alignement régional ou de protection politique. Au contraire, la proximité impose un fardeau de rigueur plus élevé. Cela nécessite d’interroger plus attentivement, pas moins, pour séparer le sentiment de la structure, et d’engager des arguments sur leurs mérites plutôt que sur leur résonance émotionnelle.

Le poste en question avance une thèse radicale, selon laquelle l’architecture fiscale de l’Éthiopie, en particulier en période de conflit, repose sur un accord caché entre le Premier ministre Dr Abiy Ahmed et son ministre des Finances. Il soutient que le financement de la guerre hors budget n’est pas simplement accessoire mais systématiquement orchestré, que les flux financiers sont discrètement redirigés des secteurs productifs vers les dépenses militaires et que la présence continue de Shide est indispensable non pas à la gouvernance, mais à la préservation du secret lui-même. C’est un argument qui emprunte largement au lexique de l’économie politique, présentant la conjecture avec la cadence de l’expertise et l’inférence avec la posture des faits.

Pourtant, il existe une distinction subtile mais importante entre avoir l’air analytique et être analytique. Plus le récit est soigné, plus grande est l’obligation d’en examiner les fondements. Ce qui apparaît initialement comme un raisonnement structuré commence, après un examen plus attentif, à se révéler comme une chaîne d’hypothèses, chacune s’appuyant sur la suivante, dont aucune n’est fermement ancrée dans des preuves vérifiables. La complexité, lorsqu’elle est détachée de la preuve, cesse d’éclairer. Cela commence plutôt à s’obscurcir.

Le premier point de tension réside dans la substitution de la terminologie à la démonstration. Des concepts tels que le financement hors budget, le pouvoir discrétionnaire de l’exécutif et la dépendance mutuelle sont évoqués avec fluidité, mais nulle part ils ne sont étayés par des preuves documentaires. Il n’y a aucune irrégularité d’audit, aucune anomalie en matière de passation de marchés, aucune incohérence dans les rapports financiers et aucune divulgation de la part des institutions de contrôle. L’argument repose plutôt sur le pouvoir persuasif du langage. Toutefois, dans une analyse financière sérieuse, la terminologie ne constitue pas une preuve. Il s’agit simplement d’un outil descriptif. Lorsqu’elle remplace la vérification, l’analyse cède discrètement la place à la spéculation, et la spéculation, lorsqu’elle est habillée d’un vocabulaire technique, peut facilement être confondue avec de la perspicacité.

Le recours à la titularisation comme indicateur du caractère indispensable est étroitement lié. Les années de service d’Ahmed Shide sont présentées comme la preuve qu’il doit être le gardien de structures financières cachées. Pourtant, la continuité au sein d’un ministère des Finances, en particulier dans un pays confronté à une restructuration de la dette, à une réforme macroéconomique et à des négociations de financement extérieur, n’est pas inhabituelle. C’est souvent un choix délibéré. La mémoire institutionnelle est importante. Négocier avec les créanciers, gérer des programmes de réforme et maintenir la cohérence budgétaire nécessitent une connaissance de systèmes qui ne peuvent pas être facilement transférés du jour au lendemain. L’expérience explique la présence. Cela ne suffit pas, à lui seul, à étayer les allégations d’architecture financière dissimulée.

Le traitement réservé aux institutions financières internationales en poste illustre encore cette dérive analytique. La suggestion selon laquelle un seul ministre peut induire en erreur des organisations telles que le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale reflète une mauvaise compréhension du fonctionnement de la gouvernance financière moderne. Ces institutions ne fonctionnent pas uniquement sur la base d’assurances personnelles. Leur engagement est structuré par des examens périodiques, des critères de performance quantitatifs, des exigences en matière de reporting financier et des mécanismes de sauvegarde conçus précisément pour détecter les incohérences. Les décaissements ne sont pas des actes de confiance mais le résultat d’une vérification. Les données sont scrutées, pas simplement reçues. Laisser entendre que de tels cadres dépendent du pouvoir discrétionnaire d’un seul individu revient à sous-estimer l’architecture institutionnelle qui les régit.

L’idée selon laquelle deux individus seulement possèdent une compréhension globale du financement de la guerre par l’Éthiopie est tout aussi problématique. Cette idée, bien que rhétoriquement convaincante, appartient davantage au théâtre politique qu’à la réalité institutionnelle. Les systèmes de finances publiques modernes, même dans les États confrontés à des problèmes de gouvernance, fonctionnent à travers des bureaucraties à plusieurs niveaux. Les départements du Trésor, les banques centrales, les agences d’achats, les unités financières militaires et les cadres de reporting se croisent tous. L’opacité peut exister, mais elle est rarement centralisée. Elle est souvent fragmentée, dispersée dans des systèmes eux-mêmes imparfaitement coordonnés. Réduire cette complexité à un arrangement à deux personnes revient à simplifier un système qui, de par sa nature même, résiste à une telle réduction.

Les cas comparatifs présentés dans cet article, Soudan, Syrie, Russie et Rwanda, semblent à première vue donner du poids à l’argument. Pourtant, la comparaison sans contexte structurel risque de devenir un théâtre analytique. Chacun de ces pays opère dans des conditions historiques, institutionnelles et géopolitiques distinctes. Leurs systèmes fiscaux, leurs sources de revenus et leurs économies en temps de guerre diffèrent fondamentalement. Les aligner superficiellement sur l’Éthiopie revient à substituer la similarité thématique à la précision analytique. La véritable économie politique comparée exige plus que des parallèles. Cela nécessite une équivalence dans la structure, le contexte et le comportement institutionnel.

Le plus révélateur est peut-être ce que l’argument ne dit pas. Les défis macroéconomiques de l’Éthiopie ne sont ni cachés ni inexplicables. Le surendettement, les pénuries de devises, les pressions inflationnistes, les coûts des réformes structurelles et les conséquences budgétaires des conflits sont tous bien documentés. Ces dynamiques visibles fournissent un pouvoir explicatif substantiel. Ils n’ont pas besoin d’une architecture invisible pour avoir un sens. Contourner ces réalités au profit d’un récit caché n’est pas de la profondeur. C’est un déplacement, une tendance à privilégier l’intrigue plutôt que l’empirisme.

Cela ne veut pas dire que les préoccupations concernant la transparence sont infondées. Ce n’est pas le cas. Même des institutions telles que le Fonds monétaire international ont souligné la nécessité d’améliorer les rapports financiers, d’élargir la couverture des entités extrabudgétaires et de renforcer les mécanismes de contrôle. Ce sont là des sujets de préoccupation légitimes. Mais il existe une distinction cruciale entre identifier les lacunes et affirmer des systèmes secrets. Le premier invite à l’enquête. Ce dernier exige des preuves. Le soupçon peut initier une enquête, mais il ne peut pas la conclure.

Le concept de caractère indispensable, lorsqu’on l’examine de plus près, commence également à perdre sa cohérence analytique. Les individus comptent dans la gouvernance, en particulier dans les moments de fragilité économique, mais les systèmes dépendent rarement entièrement d’une seule personne. Les États s’adaptent. Ils se recalibrent, parfois imparfaitement, parfois avec friction, mais ils ne s’effondrent pas simplement parce qu’un seul fonctionnaire s’en va. Les relations institutionnelles avec les créanciers, les structures de la dette, les cadres fiscaux et les processus administratifs sont plus larges que n’importe quel individu. Élever le caractère indispensable au-delà de cette réalité, c’est transformer l’analyse en mythologie.

Ce que l’article révèle en fin de compte concerne moins l’architecture cachée du système financier éthiopien que le pouvoir du récit dans des environnements façonnés par l’incertitude. Cela démontre avec quelle facilité la complexité peut être imitée, avec quelle facilité la terminologie peut remplacer les preuves et avec quelle rapidité les soupçons peuvent être confondus avec la certitude. Cela rappelle que dans le discours politique, l’apparence de sophistication peut souvent masquer l’absence de justification.

Une enquête plus disciplinée se déroulerait différemment. Il examinerait les rapports sur l’exécution du budget, les conclusions d’audit, les comptes extrabudgétaires, les passifs éventuels et les mécanismes d’allocation de devises. Elle chercherait des documents plutôt que des impressions, des données plutôt que des drames. Il fonderait ses affirmations sur des preuves plutôt que d’élever son langage pour compenser son absence. Il s’agirait non pas de ce qui semble plausible, mais de ce qui peut être démontré.

Ahmed Shide peut en effet être précieux pour le Dr Dr Abiy Ahmed, mais cette valeur peut s’expliquer par la continuité, l’expérience et la familiarité institutionnelle. Il n’est pas nécessaire d’élaborer une théorie élaborée d’une architecture financière cachée sans preuves pour la soutenir.

En fin de compte, la question n’est pas de savoir si les soupçons sont justifiés. C’est souvent le cas. La question est de savoir si les soupçons ont été pris pour une preuve. Et c’est dans cette distinction que réside la frontière entre commentaire et analyse, entre récit et connaissance, et finalement entre ce qu’on nous dit et ce qui peut être connu.

Le Mohamud A. Ahmed – Cagaweyne est Chroniqueur, analyste politique et de sécurité et chercheur auprès du Greenlight Advisors Group – Région Somali d’Éthiopie. Il est joignable au +251 900 644 648 ou +254 759717898 (WhatsApp)

Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.

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