

Mengistu Musie (Dr)
Pourquoi les dictateurs insistent-ils pour organiser des élections régulières même si le résultat est déjà connu ? C’est une question qui doit être posée sérieusement, en particulier dans des pays comme l’Éthiopie dirigée par Abiy Ahmed et feu Meles Zenawi. À première vue, cela semble contradictoire : si un gouvernement contrôle déjà l’armée, les forces de sécurité, les médias, les tribunaux et les institutions électorales, pourquoi devrait-il encore supporter le temps, le coût et le risque politique liés à l’organisation d’élections ? Pourquoi un gouvernement qui ne permet pas véritablement la libre concurrence politique insisterait-il pour organiser des élections tous les quelques années ? Pourquoi ne pas simplement rester au pouvoir sans élections ?
Cette question devient encore plus importante lorsque l’on examine les résultats des élections dans de tels systèmes, où les partis au pouvoir gagnent souvent avec des marges extrêmement larges, parfois 90 %, 95 %, voire 99 %. Dans de tels cas, l’élection ne semble pas être une véritable compétition pour le pouvoir. Les partis d’opposition peuvent exister, mais ils fonctionnent sous certaines restrictions. Les médias existent certes, mais ils sont souvent contrôlés ou influencés. Les tribunaux peuvent exister, mais ils ne sont peut-être pas totalement indépendants. Si l’espace politique est contrôlé, alors le résultat de l’élection est largement prévisible avant même que le premier vote ne soit exprimé.
La question demeure donc : quel est le véritable objectif de ces élections régulières ? Sont-ils censés véritablement transférer le pouvoir si le parti au pouvoir perd ? Sont-ils destinés à mesurer le soutien du public ? Sont-ils destinés à créer une image de démocratie pour la communauté internationale ? Sont-ils destinés à diviser et à affaiblir l’opposition en la forçant à choisir entre la participation et le boycott ? Sont-ils destinés à donner une couverture juridique et constitutionnelle à ceux qui sont déjà au pouvoir ? Ou bien sont-ils destinés à montrer à la population que les changements par le biais des élections sont impossibles, décourageant ainsi la résistance politique ?
En Éthiopie, tant sous l’ère de l’EPRDF que sous le gouvernement actuel, des élections régulières ont été organisées par l’opposition politique sur la base de fausses élections et se sont tenues dans les délais, même en période de conflit, de troubles politiques, d’arrestations massives et de restrictions des activités de l’opposition. Cela soulève une question politique fondamentale à laquelle les étudiants, les universitaires, les groupes d’opposition et les citoyens ordinaires doivent réfléchir attentivement : si les règles du jeu politique ne sont pas équitables, si les dirigeants de l’opposition sont emprisonnés, si une grande partie de la population est déplacée par le conflit, si la liberté des médias est limitée et si les institutions de l’État sont contrôlées par le parti au pouvoir, alors quelle fonction les élections remplissent-elles réellement dans un tel système ?
La question n’est donc pas simplement de savoir si des élections ont lieu, mais aussi pourquoi elles ont lieu, dans quelles conditions elles ont lieu et à qui profite leur tenue. Pourquoi un gouvernement fréquemment accusé par ses détracteurs de répression, d’emprisonnement politique et de contrôle des institutions insisterait-il encore pour organiser des élections régulières ? Quels avantages politiques, juridiques et internationaux ces élections apportent-elles au pouvoir ? Et surtout, dans un tel environnement politique, la participation aux élections renforce-t-elle la démocratie ou renforce-t-elle le système au pouvoir ?
Dans le contexte politique actuel de l’Éthiopie, de nombreux groupes d’opposition et observateurs politiques affirment que les élections à venir ne peuvent pas être considérées comme libres, équitables ou légitimes parce qu’elles ne répondent pas aux normes minimales d’un processus électoral crédible. Les élections ne consistent pas simplement à placer les urnes et à compter les votes. Pour qu’une élection soit légitime, certaines conditions fondamentales doivent exister : la sécurité des électeurs, la liberté des partis d’opposition de s’organiser et de faire campagne, des tribunaux indépendants, des médias libres, des forces de sécurité neutres et la participation de la population sans crainte ni coercition.
Les critiques du gouvernement dirigé par Abiy Ahmed affirment que ces conditions ne sont pas réunies actuellement. Des dirigeants de l’opposition ont été arrêtés, des journalistes ont été intimidés et les activités politiques ont été restreintes dans plusieurs régions du pays. Lorsque les partis d’opposition ne peuvent pas faire campagne librement, lorsque les médias ne peuvent pas rendre compte librement et lorsque les tribunaux ne sont pas totalement indépendants, le processus électoral devient administratif plutôt que démocratique. Cela devient une procédure de confirmation du pouvoir plutôt qu’un processus de choix des dirigeants.
L’un des arguments les plus forts avancés par ceux qui qualifient l’élection d’illégitime est la question de la privation du droit de vote. Une grande partie de la population éthiopienne n’est pas en mesure de participer aux élections en raison de la guerre, des déplacements et de l’insécurité. À Amhara, le conflit en cours a rendu presque impossible toute activité politique normale dans de nombreuses régions. Au Tigré, les conséquences de la guerre et les tensions politiques persistantes ont limité la participation politique. En Oromia, en particulier dans les zones touchées par le conflit entre les forces gouvernementales et les groupes armés, de nombreux civils ne peuvent pas participer en toute sécurité aux processus politiques. Lorsqu’une grande partie de la population ne peut pas voter en raison de la guerre et de l’insécurité, les élections ne peuvent pas représenter la volonté du peuple.
Un autre problème majeur est la neutralité des institutions étatiques. Dans un système démocratique, les institutions telles que le conseil électoral, les tribunaux, la police et l’armée doivent être neutres et indépendantes. Si ces institutions sont contrôlées par le parti au pouvoir, les élections ne peuvent pas être équitables. La présence des forces de sécurité dans les processus politiques, l’intimidation des partisans de l’opposition et l’arrestation de personnalités politiques sapent la confiance du public dans le système électoral.
Historiquement et politiquement, les élections organisées pendant un conflit civil sont rarement considérées comme légitimes. Les recherches en sciences politiques montrent que les élections nécessitent non seulement le vote, mais également la liberté politique, les droits civils et l’indépendance institutionnelle. Sans ces conditions, les élections deviennent des outils de contrôle politique plutôt que l’expression de la volonté populaire.
Pour ces raisons, de nombreux critiques qualifient les élections à venir non seulement d’imparfaites, mais aussi d’illégales et d’illégitimes dans leurs fondements politiques et moraux.
Pourquoi Abiy Ahmed veut organiser les élections
Selon de nombreuses voix de l’opposition, la question n’est pas seulement de savoir pourquoi les élections sont illégitimes, mais aussi pourquoi le gouvernement insiste pour les organiser dans les conditions actuelles. Les critiques affirment que le gouvernement d’Abiy Ahmed veut utiliser les élections pour revendiquer une légitimité politique tant au niveau national qu’international.
En politique, les élections sont souvent utilisées pour revendiquer une autorité légale. Même si les élections ne sont pas libres et équitables, le gouvernement peut toujours prétendre avoir été élu par le peuple. Cela permet au gouvernement d’obtenir une reconnaissance diplomatique, une aide internationale et une légitimité politique sur la scène mondiale. En d’autres termes, les élections deviennent un outil politique pour légitimer le pouvoir plutôt qu’un processus démocratique pour choisir les dirigeants.
Une autre raison invoquée par les critiques est que la participation des partis d’opposition aide le gouvernement. Si les partis d’opposition participent, le gouvernement peut dire : « Écoutez, l’opposition a participé, donc l’élection était démocratique. » C’est pourquoi certains groupes d’opposition estiment que la participation elle-même peut légitimer un système illégitime.
Il y a aussi une stratégie politique impliquée. En organisant des élections pendant un conflit, alors que de nombreuses régions ne peuvent pas participer pleinement, le parti au pouvoir peut obtenir une victoire facile. Lorsque les dirigeants de l’opposition sont en prison, lorsque les médias sont restreints et lorsque d’importantes populations sont déplacées, le champ électoral n’est pas égal. Le résultat devient prévisible avant même que les élections n’aient lieu.
Par conséquent, les critiques soutiennent que l’objectif des élections dans les conditions actuelles n’est pas une transition démocratique mais la consolidation politique du pouvoir.
La responsabilité des véritables organisations d’opposition : boycott et stratégie politique
Dans ces conditions, de nombreuses voix de l’opposition affirment que les véritables organisations d’opposition ont la responsabilité politique et morale de boycotter ce qu’elles considèrent comme une élection illégitime. L’argument est que la participation ne fera que légitimer un système fondamentalement injuste.
Cependant, un boycott n’est pas simplement un refus de participer ; ce doit être une stratégie politique. Un boycott réussi nécessite l’unité des groupes d’opposition, une communication claire avec le public et un plaidoyer international. Les groupes d’opposition doivent expliquer au peuple et à la communauté internationale pourquoi ils boycottent les élections : non pas parce qu’ils rejettent la démocratie, mais parce qu’ils exigent une véritable démocratie.
L’opposition doit clairement énoncer les conditions minimales requises pour participer à une élection. Ces conditions peuvent inclure :
- Libération des prisonniers politiques
- Liberté d’action des partis d’opposition
- Liberté de la presse
- Institutions électorales indépendantes
- Fin de la guerre et restauration de la sécurité
- Respect des décisions de justice et de l’État de droit
Sans ces conditions, la participation aux élections risque de normaliser la répression et de légitimer un régime autoritaire.
L’histoire montre que les boycotts électoraux peuvent parfois révéler des systèmes illégitimes et attirer l’attention internationale, mais ils ne fonctionnent que s’ils sont organisés, unis et politiquement clairs. Si les groupes d’opposition sont divisés – certains participent et d’autres boycottent – le gouvernement profite de la division.
Par conséquent, la responsabilité des organisations d’opposition n’est pas seulement de boycotter, mais aussi d’organiser, d’éduquer et de mobiliser la population et la communauté internationale sur les raisons pour lesquelles l’élection manque de légitimité.
Conclusion
La question centrale est la légitimité. La légitimité ne vient pas uniquement des urnes ; cela vient du consentement et de la participation du peuple dans un environnement politique libre. Sans paix, liberté, institutions indépendantes et participation inclusive, les élections deviennent des outils politiques plutôt que des processus démocratiques.
Par conséquent, le débat d’aujourd’hui en Éthiopie ne porte pas simplement sur la question de savoir si des élections doivent avoir lieu, mais plutôt sur la question de savoir si les conditions sont réunies pour de véritables élections. Si une grande partie de la population est exclue par la guerre, si les dirigeants de l’opposition sont emprisonnés, si les tribunaux ne sont pas indépendants et si les médias ne sont pas libres, alors les élections ne peuvent pas représenter la volonté du peuple.
Dans de telles conditions, la participation devient une décision politique lourde de conséquences. C’est pourquoi de nombreuses voix de l’opposition affirment que la participation à des élections illégitimes pourrait légitimer la répression, tandis qu’un boycott uni pourrait révéler la réalité politique et ouvrir la porte à un véritable changement démocratique à l’avenir.
Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.
__





Les soirées football rassemblent les Ghanéens, mais comment rentrent-ils chez eux ?