Diagnostic et recommandations économiques solides, réalité politique contrainte

Maria

Commentaire et opinion détaillés sur « L’Éthiopie au bord du gouffre » de Yonas Biru

Diagnostic économique de l’Éthiopie Diagnostic économique de l’Éthiopie

Sirak Zena

Cher Dr Yonas,

Votre article, « L’Éthiopie au bord du gouffre : la politique de l’abondance dans une économie de rareté », propose un examen complet qui englobe les aspects macro, institutionnels et microéconomiques. Les données indépendantes, ainsi que les données générées par le régime que vous avez utilisées, corroborent efficacement votre affirmation principale, « l’Éthiopie au bord du gouffre », ce qui rend votre argument facile à suivre.

L’article offre un point de vue informatif, clair et essentiel sur le sujet. J’en ai tiré des enseignements significatifs. J’apprécie l’analyse et les détails que vous avez fournis.

Bien que l’économie ne soit pas mon domaine principal, j’offre ce commentaire et cette opinion dans une perspective d’économie politique. J’espère que mon commentaire ne sera pas considéré comme une intrusion épistémique.

Commentaire et avis :

L’article du Dr Yonas pose un diagnostic convaincant sur les déséquilibres structurels en particulier le décalage entre ambition politique et discipline en matière de ressources, l’érosion des droits de propriété et l’affaiblissement de la base productive. Il s’agit de contributions importantes au débat en cours sur la trajectoire économique de l’Éthiopie. Ce commentaire et cette opinion approfondis examinent l’article à travers le prisme de l’économie politique, en se concentrant non pas sur l’exactitude de ses recommandations économiques, qui sont souvent valables, mais sur les conditions politiques et institutionnelles nécessaires pour rendre de telles réformes crédibles, applicables et durables.

L’analyse reste en grande partie au niveau du diagnostic. En tant que critique économique diagnostique, l’article est rigoureux, convaincant et bien structuré. La profondeur du diagnostic transcende les indicateurs superficiels (croissance du PIB) pour analyser la composition budgétaire, les dépenses en capital par rapport aux dépenses récurrentes, la structure industrielle et la qualité institutionnelle. Bon nombre d’entre elles – rééquilibrer les dépenses, restaurer la discipline institutionnelle et donner la priorité aux secteurs productifs – sont des recommandations de politique économique judicieuses. Toutefois, elles restent des corrections politiques plutôt qu’un règlement politique capable de les soutenir.

La logique économique peut définir ce qui doit être fait, mais la politique détermine si cela est réalisable. L’objectif principal ne consiste pas uniquement à comprendre la stagnation et la contraction économiques ou à identifier les réformes essentielles, mais également à discerner les circonstances politiques qui facilitent leur mise en œuvre efficace. Mettre l’accent sur l’aspect politique comme primordial souligne que le sauvetage de l’économie est crucial pour empêcher l’effondrement de la nation. Même les recommandations économiques les plus fondées risquent de rester ambitieuses si la structure d’incitation des acteurs politiques n’est pas abordée.

En Éthiopie, où le pouvoir n’est pas suffisamment maîtrisé, où la guerre est devenue le mode opératoire pour maintenir le pouvoir, où les fonds publics sont utilisés à des fins de favoritisme pour maintenir la loyauté des élites, la coercition, la dépendance structurelle à l’égard de l’aide étrangère, et où les inégalités augmentent, un mécontentement généralisé existe et un régime autocratique détient le pouvoir ; la principale limite réside non seulement dans le manque d’expertise technique, mais également dans le cadre politique dominant. Un changement politique fondamental devient ainsi une condition préalable, et non un sous-produit, de la réforme économique.

Bien que l’article traite de manière perspicace l’instabilité comme étant endogène à la gouvernance économique, il ne parvient pas à décrire un mécanisme de stabilisation politique et institutionnel crédible. Si la faiblesse des droits de propriété, la recherche de rentes et l’érosion institutionnelle génèrent de l’instabilité, alors la réforme nécessite un cadre capable à la fois de rétablir l’ordre, de limiter la prédation et de rassurer les investisseurs nationaux et ceux de la diaspora. Sans un tel mécanisme, l’analyse laisse un écart critique entre le diagnostic et la mise en œuvre, dans lequel les bonnes recommandations économiques ne disposent pas des conditions institutionnelles nécessaires à leur mise en œuvre.

Les références comparatives à la Chine et au Vietnam sont instructives, notamment en ce qui concerne l’ordonnancement, la discipline politique et la capacité coordonnée des États. Cependant, des systèmes hautement centralisés ont permis leurs expériences, en garantissant une cohérence politique et une coordination institutionnelle à long terme. Cette évidence n’invalide pas les leçons, mais elle les nuance. La transformation économique est indissociable de l’organisation politique. Des emprunts politiques sélectifs sont possibles, mais seulement s’ils sont adaptés aux réalités institutionnelles de l’Éthiopie et à sa capacité de mise en œuvre crédible, y compris une compréhension du paysage politique unique et des structures de gouvernance qui influencent l’efficacité des politiques.

En fin de compte, la relation entre politique et économie reste déterminante. La réforme économique ne devient viable que lorsque la transparence politique, la responsabilité démocratique et des contraintes crédibles sur le pouvoir discrétionnaire de l’exécutif sont institutionnalisées. Dans de tels environnements, les règles deviennent crédibles et les institutions limitent le pouvoir discrétionnaire au lieu de le permettre. Le passage d’une politique motivée par l’ambition à une gestion économique disciplinée ne peut se faire par les seules prescriptions politiques ; cela nécessite un ordre politique qui impose des compromis, limite le pouvoir arbitraire et aligne les incitations des élites sur la productivité à long terme.

La détresse économique pourrait diminuer le soutien au régime ; Pourtant, en l’absence de mobilisation politique, elle est souvent supportée en silence plutôt que contestée par l’opinion publique. Malheureusement, nous manquons actuellement d’un parti ou d’une coalition politique forte, tant au sein du pays qu’au sein de la diaspora, capable de faciliter efficacement la mobilisation politique.

L’article de Yonas apporte une contribution précieuse en décrivant clairement les problèmes et en proposant des recommandations pour les résoudre. La prochaine étape pour un discours plus large consiste à compléter ce diagnostic par un compte rendu réaliste de la transition politique et des incitations institutionnelles susceptibles de rendre la réforme durable.

Nous espérons que le prochain livre de Yonas sur la politique éthiopienne fournira des informations précieuses, et nous l’examinerons aux côtés des perspectives d’autres chercheurs.

Malgré la richesse des propositions de élites intellectuelles ou idéologiquestels que les universitaires et les intellectuels publics, proposant des solutions potentielles aux défis politiques actuels, ces idées n’ont pas suscité une attention ou une mise en œuvre significative. Le problème ne vient plus d’un manque d’idées innovantes ou de plans stratégiques, mais plutôt de l’incapacité de ceux qui occupent des positions de pouvoir et d’influence à prendre des mesures significatives.

Mobiliser les élites, Les activistes, les dirigeants de mouvements et les influenceurs n’ont pas traduit efficacement ce capital intellectuel en organisations durables, en campagnes ciblées ou en partenariats inclusifs. De la même manière, les élites exécutives, Les dirigeants des partis politiques et les groupes de résistance armée ont eu du mal à réaliser des progrès politiques substantiels, recourant souvent à des gestes symboliques et à des mesures réactionnaires. En conséquence, malgré les variations dans les rôles et les domaines qui se chevauchent, les élites idées, les acteurs mobilisateurs et les dirigeants exécutifs restent insuffisamment synchronisés, créant un fossé persistant entre la génération d’idées, l’orchestration de l’action politique et la conversion de ces idées en initiatives politiques efficaces et coordonnées.

Par conséquent, la contrainte n’est plus une pénurie d’idées ou de cadres d’analyse mais un échec de l’organisation et de la coordination politiques. Le défi ne réside pas dans l’innovation conceptuelle mais dans la capacité à traduire le capital intellectuel en institutions crédibles, en actions collectives durables et en résultats politiques applicables.

En fin de compte, la question n’est pas de savoir si les problèmes économiques de l’Éthiopie sont bien diagnostiqués, mais si les conditions politiques existent pour rendre la réforme crédible, applicable et durable.

J’exprime ma plus profonde gratitude au Dr Yonas Biru.

Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.

__