

Par Tsegaye Mulushoa
Abstrait
Dans ce court article, j’ai l’intention d’examiner les affirmations récurrentes dans les commentaires publics du Dr Yonas Biru (se faisant également appeler Koki Abeselome sur les réseaux sociaux), en me concentrant sur trois questions interdépendantes : (1) la comparaison entre le système Gadaa et la langue Geʽez, (2) la construction d’équivalences entre les acteurs politiques éthiopiens contemporains et (3) les affirmations liant la religion au sous-développement économique. S’appuyant sur l’historiographie éthiopienne, l’anthropologie politique et l’économie politique comparée, l’article soutient que ces affirmations reposent sur une confusion de catégories, un amalgame institutionnel et un raisonnement empirique sélectif. En clarifiant les distinctions entre les traditions linguistiques et les systèmes de gouvernance, l’article contribue aux débats en cours sur la pensée politique éthiopienne et aux défis méthodologiques de l’analyse civilisationnelle.
- Introduction
Les débats sur l’histoire, l’identité et la légitimité politique sont devenus de plus en plus importants dans le discours public éthiopien, en particulier parmi les intellectuels de la diaspora. Dans ce contexte, Yonas Biru est apparu comme un commentateur visible et controversé dont le travail utilise fréquemment de vastes comparaisons historiques et des affirmations civilisationnelles.
Un argument récurrent est la proposition selon laquelle le système Gadaa et la langue Geʽez constituent des cadres civilisationnels équivalents. Bien que rhétoriquement convaincante, cette comparaison soulève d’importantes préoccupations méthodologiques. Plus précisément, cela amalgame des catégories distinctes d’organisation sociale et risque d’obscurcir la diversité institutionnelle qui caractérise l’histoire éthiopienne.
Cet article évalue trois dimensions de telles affirmations : (1) la comparaison entre Gadaa et Geʽez, (2) la construction d’une équivalence entre les acteurs politiques contemporains et (3) la relation posée entre la religion et le développement économique. L’argument central est que ces affirmations reposent sur une imprécision analytique qui affaiblit leur valeur explicative.
- Distinctions conceptuelles : langage et gouvernance
La langue Geʽez est une langue sémitique classique préservée principalement au sein de l’Église orthodoxe éthiopienne Tewahedo et de l’Église orthodoxe érythréenne Tewahedo. Il fonctionne comme un support écrit et liturgique, soutenant la connaissance religieuse, la continuité textuelle et l’autorité ecclésiastique (Pankhurst 2001).
En revanche, le système Gadaa est un système de gouvernance autochtone pratiqué par le peuple Oromo. Il organise l’autorité politique à travers des classes générationnelles basées sur l’âge et un leadership cyclique (Legesse 1973).
Ces deux institutions diffèrent fondamentalement par leur catégorie analytique : le Geʽez est un système linguistique et textuel, tandis que le Gadaa est une institution socio-politique. Les traiter comme équivalents introduit donc une erreur de catégorie.
Comparaison civilisationnelle et erreur de catégorie
L’affirmation d’équivalence entre Gadaa et Geʽez repose sur l’hypothèse qu’ils représentent des unités civilisationnelles comparables. Cependant, comme le soutient SN Eisenstadt (2008), les civilisations sont constituées de multiples dimensions en interaction, notamment des systèmes symboliques, des institutions et des structures sociales. La clarté analytique nécessite de maintenir des distinctions entre ces dimensions.
Alphabétisation et oralité
Le Geʽez appartient à une tradition littéraire, caractérisée par la transmission écrite, la codification et la mémoire institutionnelle. Cela permet la préservation et la standardisation des connaissances à travers les générations.
Le système Gadaa fonctionne principalement par transmission orale, en s’appuyant sur des pratiques rituelles et des connaissances intergénérationnelles. Comme le note Donald Levine (2000), la société éthiopienne a historiquement intégré à la fois des systèmes alphabétisés et oraux, chacun avec des modes d’organisation distincts.
Fonction institutionnelle
Le Geʽez remplit une fonction religieuse et intellectuelle, ancrée dans la pratique liturgique et théologique.
Gadaa remplit une fonction politique et juridique, structurant la gouvernance, l’autorité et la régulation sociale.
À la suite de Charles Tilly (1992), l’amalgame de formes institutionnelles distinctes mine l’analyse comparative en obscurcissant leurs logiques et fonctions spécifiques.
Structure et autorité
Geʽez est défini par une écriture standardisée, des textes canoniques et des traditions interprétatives.
Gadaa est défini par un leadership cyclique, une organisation par âge et une autorité distribuée.
Ces différences reflètent des principes organisationnels distincts – textuels versus institutionnels – plutôt que des unités civilisationnelles comparables.
- Équivalence politique et contexte institutionnel
La tendance à assimiler l’Oromo Liberation Front (OLF) à Fano n’est pas seulement faible d’un point de vue analytique, elle est politiquement trompeuse. De telles comparaisons aplanissent des trajectoires fondamentalement différentes en matière d’organisation, de légitimité et de soutien populaire.
L’OLF est apparu comme un mouvement nationaliste idéologiquement motivé avec une longue histoire de lutte armée et de mobilisation politique (Jalata 2012). Cependant, son héritage reste profondément contesté, en particulier à la lumière des allégations récurrentes de violences contre les civils dans les zones où des groupes affiliés ou dissidents au FLO ont opéré. Par exemple, plusieurs rapports publiés ces dernières années ont fait état d’attaques contre des civils Amhara dans certaines parties de l’ouest et du sud de la région d’Oromia, souvent attribuées par les communautés locales et les autorités régionales à des factions armées liées au mouvement plus large du FLO. Bien que l’attribution dans les situations de conflit soit complexe, ces schémas ont contribué à des perceptions persistantes d’insécurité et de griefs parmi les populations affectées.
En revanche, Fano, en particulier depuis qu’il s’est consolidé sous la direction de dirigeants tels que Zemene Kassie, a évolué vers un mouvement de résistance de masse fondé sur des revendications de défense communautaire et de représentation politique. Loin d’être une milice faiblement organisée, Fano opère de plus en plus comme une force coordonnée avec des objectifs politiques articulés, notamment la reconfiguration du pouvoir de l’État et la protection des populations Amhara.
Les partisans soutiennent que Fano exerce désormais une influence substantielle dans la région d’Amhara et reflète un large soutien local. Dans cette perspective, sa légitimité découle non seulement de sa capacité de mobilisation mais aussi d’un rôle perçu de garant de la sécurité en l’absence ou en cas d’échec de la protection fédérale.
Assimiler un tel mouvement au FLO ignore ces distinctions critiques. Comme le souligne Christopher Clapham (2018), les acteurs politiques doivent être compris dans leur contexte institutionnel et historique. L’émergence de Fano est liée à des expériences spécifiques d’insécurité, d’autorité étatique contestée et de mobilisation populaire, plutôt qu’à un projet idéologique singulier.
Une analyse plus précise reconnaît donc Fano comme une force politique ascendante qui allie influence territoriale, soutien populaire et ambition stratégique. Sous la direction de personnalités telles que Zemene Kassie, il ne représente pas simplement une milice régionale, mais un mouvement cherchant une transformation politique nationale. Le réduire à un équivalent de l’OLF obscurcit à la fois son caractère distinctif et son importance croissante dans le paysage politique en évolution de l’Éthiopie.
Religion et développement économique
L’affirmation selon laquelle la religion produit intrinsèquement un sous-développement économique n’est étayée par aucune preuve comparative. Les sociétés hautement religieuses, notamment les États-Unis, Israël, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, affichent des trajectoires économiques variées.
Des études empiriques (Barro et McCleary 2003) démontrent que la religion influence le comportement économique de manière complexe, tandis que Max Weber (2001) met en évidence la relation contingente entre l’éthique religieuse et les systèmes économiques. Les facteurs institutionnels plus larges restent plus décisifs (Acemoglu et Robinson 2012).
- Conclusion
L’argument concluant est donc le suivant :
- La comparaison entre le système Gadaa et la langue Geʽez reflète une erreur de catégorie qui confond les institutions linguistiques et politiques.
- Les affirmations d’équivalence entre des acteurs tels que le Front de libération Oromo et Fano occultent des différences institutionnelles cruciales.
- Les affirmations liant la religion au sous-développement économique manquent de fondement empirique.
Une plus grande précision analytique est essentielle pour faire avancer les débats scientifiques et publics sur l’histoire et la politique éthiopiennes.
Références
Acemoglu, Daron et James A. Robinson. 2012. Pourquoi les nations échouent : les origines du pouvoir, de la prospérité et de la pauvreté. New York : Couronne.
Barro, Robert J. et Rachel M. McCleary. 2003. « Religion et croissance économique dans tous les pays ». Revue sociologique américaine 68 (5) : 760-781.
Clapham, Christophe. 2018. Transformation et continuité dans l’Éthiopie révolutionnaire. Cambridge : La Presse de l’Universite de Cambridge.
Eisenstadt, SN 2008. « Identité civilisationnelle et mémoire culturelle ». Sociologie internationale 23 (6) : 671-691.
Jalata, Asafa. 2012. Le nationalisme oromo et le discours éthiopien. Trenton, New Jersey : Red Sea Press.
Legesse, Asmarom. 1973. Gada : Trois approches pour l’étude de la société africaine. New York : Presse Libre.
Levine, Donald N. 2000. Grande Éthiopie : l’évolution d’une société multiethnique. Chicago : Presses de l’Université de Chicago.
Lyon, Terrence. 2007. « Diasporas générées par les conflits et politique transnationale en Éthiopie ». Conflit, sécurité et développement 7 (4) : 529-549.
Pankhurst, Richard. 2001. Les Éthiopiens : une histoire. Oxford : Blackwell.
Tilly, Charles. 1992. Coercition, capital et États européens, 990-1990 après JC. Oxford : Blackwell.
Weber, Max. 2001. L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Londres : Routledge.
Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.
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