Comment le développement autoritaire de l’Éthiopie est en train de forger une nation de dépossédés.

Maria

Développement du corridor éthiopien _ Développement du corridor éthiopien _

Par Surafel Getahun

Lancé en grande pompe et présenté comme un saut audacieux vers la modernité, le projet de développement du corridor (CDP) éthiopien a été salué par le Parti de la prospérité comme une initiative transformatrice visant à relier les villes, à stimuler les investissements et à embellir les espaces urbains. Pourtant, pour des millions d’Éthiopiens, cette vision descendante est devenue un cauchemar de dépossession. Les couloirs brillants ne représentent pas la connectivité, mais une rupture violente avec leur passé, leur présent et leur avenir. Il ne s’agit pas ici de la croissance organique d’une nation élevant ses citoyens, mais d’une forme de modernisation autoritaire – un processus dans lequel le développement est utilisé comme une arme pour consolider le pouvoir de l’État, démanteler la dissidence et créer une population dépendante de la bienveillance d’un parti unique et incontesté.

Cette approche descendante et ce développement effréné ne constituent pas une marée montante qui soulève tous les bateaux ; c’est un bulldozer qui écrase des vies, des moyens de subsistance et même le droit au logement. Actuellement, pour des millions d’Éthiopiens, le couloir n’est pas un symbole d’espoir, mais une cicatrice de dépossession – une marche forcée vers un avenir précaire où la pauvreté s’aggrave, tout cela au nom d’un développement qui les exclut systématiquement.

Selon le rapport d’Amnesty International d’avril 2025, au moins 872 personnes ont été expulsées de force des sous-villes de Bole et Lemi Kura à Addis-Abeba rien qu’en novembre 2024. Parmi eux figuraient 114 enfants, 13 personnes âgées et des centaines de locataires et de propriétaires. Aucun n’a reçu de compensation. Beaucoup ont reçu un préavis de moins de 72 heures, souvent par le biais d’avertissements verbaux délivrés par des cadres locaux sous le couvert de la nuit.

Les démolitions visaient les maisons « Sened Alba », des structures reconnues par les autorités locales mais dépourvues de titres fonciers officiels. Cette ambiguïté juridique a été utilisée comme arme pour refuser la restitution. Les habitants ont regardé, impuissants, les bulldozers raser leurs maisons, souvent pendant que les enfants dormaient à l’intérieur.

ce qui a commencé à Addis-Abeba s’est métastasé en une campagne nationale de démolition et de déplacement, touchant plus de 58 villes. Les routes, les trottoirs et l’éclairage décoratif ont remplacé les maisons, les écoles et les communautés. Le coût ? Une catastrophe humanitaire qui se déroule en silence.

I. L’anatomie d’une prise de pouvoir « développementale » : de Sheger aux périphéries

Le projet a été conçu et mis au point dans la capitale. Le « Sheger Riverside Project », initialement présenté comme une restauration écologique, a dévoilé la véritable méthodologie du gouvernement. Il ne s’agissait pas simplement de planter des arbres ; il s’agissait d’une réingénierie radicale de l’espace urbain menée par l’État. Le projet a servi de symbole puissant et de modèle pratique : la beauté esthétique et les infrastructures fonctionnelles seraient prioritaires, tandis que le tissu social et économique existant de ces zones était traité comme jetable.

Ce modèle s’est depuis métastasé, s’étendant d’Addis-Abeba aux capitales régionales et aux villes de tout le pays. Dans des villes comme Hawassa, Jimma et Bahir Dar, le même schéma se répète avec une cohérence brutale :

1. La Déclaration, pas le dialogue : Un projet est annoncé dans les médias officiels, souvent formulés dans le langage patriotique et inattaquable de la « renaissance nationale » et de l’« embellissement ». Il n’y a aucune consultation significative avec les communautés destinées à la démolition. Leur existence est un problème administratif, leurs voix un obstacle au progrès.

2. La militarisation des « objectifs publics »« : L’État invoque son droit légal d’exproprier des terres pour le « bien public ». Cependant, ce concept est au-delà de toute reconnaissance. Un « couloir » pour une route est élargi pour inclure de vastes étendues de terrains adjacents pour des complexes commerciaux, des appartements de luxe et des bâtiments gouvernementaux qui servent une élite restreinte, et non le public déplacé.

3. Til a calculé l’ambiguïté de la rémunération : C’est là le cœur de l’injustice. Le processus est délibérément opaque et défavorable au résident.

· Évaluation arbitraire: Les évaluations foncières sont menées par des comités nommés par le gouvernement sans aucun contrôle indépendant. La valeur attribuée à une maison ignore souvent son emplacement, le coût des matériaux de construction et, plus important encore, sa fonction économique en tant que source de revenus locatifs ou activité à domicile.

· Le piège des formalités : Des millions d’Éthiopiens vivent sur des terres détenues selon un régime coutumier ou héritées de génération en génération, sans titre de propriété officiel. L’État utilise ce manque de documentation de type occidental comme prétexte pour refuser toute compensation, qualifiant les communautés de longue date de « colons illégaux » sur leurs propres terres.

· Déménagement forcé vers nulle part: Lorsqu’une compensation est proposée, c’est une somme dérisoire – une somme qui pourrait couvrir quelques mois de loyer dans les quartiers informels de la périphérie de la ville. Ces sites de relocalisation, comme ceux de la banlieue d’Addis-Abeba à Koye Feche ou dans des zones similaires dans d’autres régions, sont des paysages dystopiques : des champs stériles dépourvus d’eau courante, d’électricité, d’assainissement, d’écoles ou d’établissements de santé. Ce sont des dépotoirs pour le capital humain, coupant les gens de l’économie urbaine et des réseaux sociaux qui les soutenaient.

II. La catastrophe humaine : déconstruire la machine à pauvreté du « million de personnes »

Pour comprendre l’ampleur de cette pauvreté fabriquée, il faut aller au-delà des statistiques et s’intéresser aux vies brisées qu’elles représentent.

· La liquidation des richesses intergénérationnelles : Pour une famille pauvre ou de classe moyenne, leur maison n’est pas seulement un abri ; c’est leur atout le plus précieux, le point culminant du travail d’une vie, souvent construit progressivement au fil des décennies. Sa démolition, sans juste compensation, est une exécution économique. Elle liquide en un instant des générations de richesses accumulées, poussant les familles d’un état de stabilité fragile à la misère absolue.

· La destruction de l’économie informelley : L’économie informelle dynamique et chaotique est l’élément vital des villes éthiopiennes. Le petit kiosque, le café au bord de la rue (bunna bet), la boutique de tailleur opérant depuis une pièce de devant, ce ne sont pas de simples maisons ; ce sont des micro-entreprises complexes et adaptatives. Démolir un quartier au bulldozer ne fait pas que déplacer les gens ; il annihile tout un écosystème de commerce, de crédit et d’emploi. Une femme qui vendait de l’injera depuis son domicile ne peut pas simplement redémarrer son activité dans un champ isolé, sans circulation. L’État, dans son obsession du développement formel et visible, détruit systématiquement le moteur même de la résilience économique populaire.

· Les cicatrices sociales et psychologiques: Le traumatisme n’est pas seulement économique. Le processus d’expulsion, souvent appliqué par les cadres du Parti de la prospérité et les milices de jeunes, est conçu pour humilier et terroriser. Les raids nocturnes, l’encerclement soudain d’une maison par des hommes armés, la course effrénée pour sauver des effets personnels avant que les murs ne tombent, ce sont des actes de guerre psychologique. Le tissu social des communautés, construit sur la confiance, l’entraide et l’histoire commune, est déchiré. L’État, au nom de la construction d’une nation unifiée, entretient activement un sentiment collectif profondément enraciné de trahison, d’aliénation et de rage.

III. La logique autoritaire : pourquoi la brutalité est une fonctionnalité et non un bug

Il ne s’agit pas ici d’une mauvaise mise en œuvre ou d’une incompétence bureaucratique. Cette brutalité est systémique et intentionnelle et sert plusieurs objectifs politiques clés du Parti de la prospérité.

1. Contrôle spatial et démolition de la dissidence: Historiquement, les quartiers urbains denses et cultivés de manière organique ont été des foyers d’opposition et de protestation politiques. En démolissant ces quartiers et en dispersant leurs habitants vers les périphéries, l’État démantèle les foyers potentiels de résistance. Il est beaucoup plus difficile d’organiser une manifestation de masse dans des camps de réinstallation dispersés et pauvres que dans une communauté urbaine cohésive.

2. La performance du pouvoir : La capacité de remodeler le paysage à volonté est un trope classique du régime autoritaire. Les grands projets constituent des monuments imposants et indéniables du pouvoir du parti au pouvoir. Ce sont des manifestations physiques de son récit : lui seul est la force de la modernité, entraînant une population « arriérée » vers le futur, que cela lui plaise ou non.

3. La création d’un État clientéliste : En privant les citoyens de leur base économique autonome (leurs maisons et entreprises), l’État accroît leur dépendance. La survie dépend désormais de l’accès aux ressources contrôlées par l’État – un colis d’aide alimentaire, une place dans une loterie gouvernementale pour le logement, un emploi journalier précaire sur un chantier de travaux publics. Cette dépendance est un outil puissant de contrôle politique, garantissant le respect des règles et brisant l’esprit d’indépendance.

IV. La grande illusion : la prospérité pour qui ?

Le discours du gouvernement est celui d’un progrès quantifiable et imparable. Il souligne les kilomètres de nouvelles routes, les forêts de nouveaux lampadaires et la hausse des chiffres du PIB. Mais c’est une profonde erreur.

Les nouveaux couloirs ne sont pas conçus pour le piéton, la charrette à âne ou le petit commerçant. Ils sont construits pour la vitesse des voitures, le flux du commerce à grande échelle et le plaisir esthétique d’une classe moyenne montante et de l’élite politique. Ce développement crée deux Éthiopies parallèles : une Éthiopie dorée de survols, de bâtiments aux façades de verre et d’Internet haut débit, et une Éthiopie fantôme de millions de personnes déplacées, privées de leurs droits et appauvries, vivant dans la poussière rejetée par les chantiers de construction.

Ce modèle n’est pas seulement une catastrophe pour les droits de l’homme ; il est également myope sur le plan économique. En détruisant le capital – à la fois social et économique – de sa propre population, l’État sape les fondements d’une croissance durable et généralisée. Une nation ne peut pas prospérer en appauvrissant systématiquement la majorité de ses citoyens. L’argent dépensé pour démolir des logements et des communautés viables représente une mauvaise allocation stupéfiante de ressources qui auraient pu être canalisées vers la modernisation des quartiers existants, la sécurité d’occupation et l’investissement dans le capital humain à travers l’éducation et les soins de santé.

Conclusion : le couloir vers un avenir fracturé

L’Éthiopie se trouve à la croisée des chemins, mais pas dans la direction annoncée par son gouvernement. La voie sur laquelle elle se trouve actuellement – ​​pavée de bonnes intentions mais construite sur l’injustice – conduit à une société profondément fracturée. Les couloirs étincelants relieront certes les lieux, mais ils seront également des monuments permanents à la mémoire des personnes qui se sont sacrifiées pour les construire. Ils resteront comme des cicatrices dorées dans la conscience nationale.

Le véritable développement ne peut pas être réalisé à la pointe d’un bulldozer. Cela ne peut pas se mesurer uniquement en béton et en kilowatts, mais en dignité, sécurité et prospérité de chaque citoyen. Jusqu’à ce que l’État éthiopien reconnaisse que son peuple n’est pas un obstacle au développement mais son objectif même, cette construction effrénée et brutale ne sera guère plus que la construction d’un palais sur des fondations de sable. Les lumières sont peut-être allumées, mais elles éclaireront une nation creusée de l’intérieur, où le rugissement de la machine à progrès couvre le désespoir silencieux des millions de personnes qu’elle a laissés dans l’obscurité.

Surafel Getahun est professeur de sciences politiques et de relations internationales, chercheur, analyste politique chevronné et journaliste. Fort de ses nombreuses connaissances sur la géopolitique, la diplomatie et les conflits de la Corne de l’Afrique, il a publié plusieurs articles scientifiques et de nombreuses analyses dans divers médias nationaux et internationaux.

Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.

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