Vendre la paix pendant que la guerre fait rage : le tourisme éthiopien contre la réalité

Maria

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Ertale _ l'une des attractions de l'Ethiopie dans l'est du pays Ertale _ l'une des attractions de l'Ethiopie dans l'est du pays
Ertale, l’une des attractions touristiques de l’Ethiopie à l’Est du pays. Crédit photo : Voyage Afriq

Par Sewnet Tesfaye

Alors que l’Éthiopie continue de faire face à une guerre civile brutale qui a entraîné le déplacement de millions de personnes, le gouvernement présente simultanément le pays comme un havre de paix pour les touristes. Le 27 septembre, l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) a célébré la Journée mondiale du tourisme sous le thème « Le tourisme pour la paix» Pourtant, les promotions touristiques en Éthiopie contrastent fortement avec cet idéal. Tandis que les campagnes mettent en valeur la beauté historique et naturelle du pays, elles masquent les réalités du conflit en cours et de la souffrance humaine, créant ce que certains appellent un « lavage touristique ».

La réalité derrière les campagnes sur papier glacé

Malgré la dévastation sur le terrain, le gouvernement éthiopien fait la promotion du pays lors de grands salons internationaux du voyage comme le World Travel Market à Londres et l’ITB en Allemagne. Ces promotions mettent en valeur des paysages époustouflants et un riche patrimoine culturel, mais oublient de mentionner l’instabilité et la violence qui touchent les principales régions touristiques. Le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) rapporte que plus de 4 millions de personnes ont été déplacées à cause du conflit, mais les statistiques du gouvernement éthiopien vantent que 861 126 visiteurs étrangers ont généré 3,2 milliards de dollars de revenus sur neuf mois selon l’agence de presse éthiopienne, 2024.

Cette affirmation, suggérant que chaque visiteur a dépensé en moyenne 3 716 $, soulève des questions quant à son exactitude. Les chiffres semblent exagérés, dressant un tableau irréaliste de prospérité et de stabilité. En réalité, des régions très touristiques comme Amhara et Oromia sont aux prises avec la violence, les enlèvements et les troubles. Les avis aux voyageurs du Département d’État américain, du gouvernement britannique et d’autres pays générateurs de touristes soulignent les dangers de visiter de grandes parties de l’Éthiopie, révélant un décalage flagrant entre le discours du gouvernement sur le tourisme et la situation sur le terrain.

Le coût humain : bien plus que de simples déplacements

Au-delà du nombre impressionnant de personnes déplacées, la guerre a également dévasté la vie quotidienne en Éthiopie, notamment dans le secteur de l’éducation. Plus de 8 millions d’élèves ne sont pas scolarisés, selon l’Ethio Negari d’avril 2024, qui rapporte que plus de 230 écoles dans la zone North Shewa d’Oromia ont été détruites, laissant 67 000 enfants sans accès à l’éducation. (BBC Afan Oromo, 26 août 2024) .

Ces chiffres ne sont pas que des statistiques : ils représentent une génération laissée pour compte, dont l’avenir est incertain au milieu du chaos.

La stratégie éthiopienne de « lavage du tourisme »

Le gouvernement éthiopien s’appuie de plus en plus sur le « tourisme washing », une tactique utilisée pour détourner l’attention des crises internes. En gonflant le nombre de visiteurs et les revenus tout en lançant de nouveaux projets touristiques, le gouvernement cherche à détourner l’attention du public international du désastre humanitaire en cours. Depuis l’entrée en fonction du Premier ministre Abiy Ahmed en 2018, plus de cinq grands projets touristiques ont été lancés, dont Unity Park à Addis-Abeba.

Cependant, bon nombre de ces attractions restent sous-utilisées en raison d’une instabilité persistante. Même si le tourisme a le potentiel de favoriser la paix, en Éthiopie, il est utilisé pour occulter les souffrances humaines causées par le conflit. Même si le Premier ministre Abiy a reçu le prix Nobel de la paix et créé un ministère de la Paix, le pays reste en proie à la violence.

Leçons tirées d’autres nations : un enjeu mondial

La stratégie de l’Éthiopie consistant à utiliser le tourisme pour améliorer son image en temps de crise n’est pas unique. Les régimes autoritaires se tournent souvent vers le tourisme et les événements à grande échelle pour déplacer l’attention internationale. Les Jeux olympiques de Pékin en Chine en 2008 et les Jeux olympiques de Sotchi en Russie en 2014 sont des exemples notables, où les deux pays ont cherché à améliorer leur position mondiale malgré les violations persistantes des droits de l’homme. L’utilisation du tourisme en Éthiopie suit un schéma similaire, soulevant des inquiétudes quant à la transparence et à la responsabilité.

Tourisme et Paix

Le tourisme peut jouer un rôle important dans la promotion de la paix en favorisant la compréhension interculturelle, le développement économique et la coopération entre les nations. Lorsque les touristes visitent de nouvelles destinations, ils établissent des liens qui brisent les barrières et remettent en question les stéréotypes. La paix est à son tour cruciale pour le succès du tourisme, car la stabilité et la sécurité attirent les visiteurs et encouragent les investissements. Sans paix, le tourisme décline, nuisant aux économies et aux communautés locales. En fin de compte, le tourisme et la paix sont interdépendants, chacun renforçant le potentiel d’impact positif de l’autre.

Un appel pour un tourisme responsable

La campagne touristique trompeuse menée en Éthiopie met en lumière la question plus large de la façon dont les gouvernements autoritaires utilisent le tourisme pour masquer les problèmes internes. Les organismes internationaux du tourisme, comme l’OMT, doivent appliquer des normes plus strictes de transparence dans le marketing touristique, en garantissant que le matériel promotionnel reflète les conditions réelles sur le terrain. Les touristes et les agences de voyages ont également un rôle à jouer. Le tourisme éthique nécessite de choisir des destinations qui respectent les droits de l’homme et promeuvent une véritable paix. Soutenir les régions engagées dans un changement positif peut contribuer à garantir que le tourisme soit une force de bien et de paix et non un outil de tromperie.

Jusqu’à ce que le gouvernement prenne des mesures significatives pour résoudre la guerre civile, aucun montant de revenus ne pourra apporter la paix et la sécurité dont le pays a si désespérément besoin et qu’envisage l’initiative « Tourisme pour la paix » de l’OMT. La communauté internationale doit donner la priorité à l’aide humanitaire et à la pression diplomatique pour résoudre le conflit, protéger les civils et garantir que l’avenir de l’Éthiopie repose sur une paix véritable, et non sur des récits touristiques trompeurs.

Références :

  1. Agence de presse éthiopienne. (2024, 14 juin). De nouvelles destinations touristiques augmentant les performances du secteur touristique éthiopien. Le héraut éthiopien. https://press.et/herald/?p=97287
  2. Gouvernement britannique. (2024). Éthiopie : conseils aux voyageurs à l’étranger. Gouvernement britannique. https://www.gov.uk/foreign-travel-advice/ethiopia
  3. Département d’État américain. (2024). Conseil aux voyageurs en Éthiopie. Département d’État américain. https://travel.state.gov/content/travel/en/traveladvisories/traveladvisories/ethiopia-travel-advisory.html
  4. Organisation mondiale du tourisme des Nations Unies. (2024). Journée mondiale du tourisme 2024 : Tourisme et paix. OMT. https://www.unwto.org/world-tourism-day-2024-tourism-and-peace
  5. BBC Afan Oromo. (20 août 2024). Crise de l’éducation dans le nord de Shewa : plus de 230 écoles incendiées, des milliers d’élèves touchés. Nouvelles de la BBC. https://www.bbc.com/afaanoromoo/articles/cpdl2wwdwjxo
  6. BBC Afan Oromo. (26 août 2024). Le peuple Shewa du Nord a recours à des rituels de prière sacrée en pleine guerre. Nouvelles de la BBC. https://www.bbc.com/afaanoromoo/articles/cn8763nqn1no
  7. Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires. (2024). Rapport de situation en Éthiopie, mars 2024. OCHA. https://reports.unocha.org/en/country/ethiopie/
  8. Ethio Negari. (2024, 19 avril). Crise en Éthiopie : plus de 8 millions d’élèves ne sont pas scolarisés alors que le conflit fait rage. https://ethionegari.com/2024/04/19/crisis-in-ethiopia-over-8-million-students-out-of-school-as-conflict-rages-on/

Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info

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