

par Yohannes Tesfaye
Alors que l’Égypte renforce l’armée somalienne, une lutte de pouvoir régionale se déroule au milieu de la guerre civile au Soudan, de l’insécurité en Éthiopie et des ambitions stratégiques de l’Érythrée.
La récente décision de l’Égypte d’envoyer du matériel militaire lourd en Somalie a fait sourciller dans toute la région et au-delà. Même si cette décision peut sembler être un geste de soutien militaire de routine, elle entraîne des implications considérables pour la Corne de l’Afrique, une région déjà en proie à des conflits, à des alliances et à des changements de pouvoir. Cette mesure prise par le Caire ne concerne pas seulement la Somalie : elle fait partie d’un jeu géopolitique plus large visant à garantir sa position dans un voisinage de plus en plus instable.
Au cœur de la décision égyptienne se trouve une stratégie à multiples facettes. Le pays est confronté non seulement à ses relations conflictuelles avec l’Éthiopie, mais également aux défis plus larges d’une région déstabilisée par la guerre civile, les troubles intérieurs et les ambitions des puissances régionales comme l’Érythrée et les États du Golfe. Dans ce contexte complexe, l’aide militaire égyptienne à la Somalie apparaît comme une mesure calculée dans le cadre d’un plus grand jeu d’influence et de sécurité.
Le barrage qui a tout changé
La rivalité entre l’Égypte et l’Éthiopie sur le Nil est le facteur le plus immédiat à l’origine de cette décision. La construction du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD) en Éthiopie a été un sujet de vive controverse au Caire, car l’Égypte dépend du Nil pour l’écrasante majorité de son approvisionnement en eau. Craignant que le barrage ne réduise considérablement le débit d’eau vers l’Égypte, le Caire est engagé depuis des années dans des négociations tendues et des impasses diplomatiques avec Addis-Abeba.
Le conflit autour du RGO ne concerne pas seulement l’eau : il concerne également l’électricité. Le barrage est un symbole de l’influence croissante de l’Éthiopie et de sa volonté de s’affirmer comme leader régional. Pour l’Égypte, qui a historiquement dominé l’Afrique du Nord et le monde arabe, la montée en puissance de l’Éthiopie représente un défi direct à son influence dans la Corne de l’Afrique et au-delà.
Aujourd’hui, alors que l’Éthiopie consolide un accord historique avec le Somaliland qui lui accorde un accès tant convoité à la mer Rouge, les préoccupations du Caire sont devenues plus urgentes. L’accord, qui permet à l’Éthiopie d’accéder au port de Berbera et éventuellement d’établir une base militaire, transformerait l’Éthiopie d’un pays enclavé en un acteur stratégique du commerce maritime. Cela renforce non seulement la position économique de l’Éthiopie, mais accroît également sa portée militaire, ce qui pourrait faire pencher la balance des pouvoirs dans la région.
Pour l’Égypte, déjà préoccupée par l’influence croissante de l’Éthiopie sur le Nil, cet accord côtier représente une menace encore plus grande – une menace qui doit être contrée. La décision d’armer la Somalie pourrait être la réponse du Caire aux ambitions croissantes de l’Éthiopie, qui cherche à faire de la Somalie un contrepoids à la nouvelle puissance maritime de l’Éthiopie.
La guerre civile au Soudan : un nouveau champ de bataille pour l’influence
Alors que l’Éthiopie reste la cible principale des manœuvres géopolitiques de l’Égypte, la guerre civile en cours au Soudan a ajouté une autre couche de complexité à la dynamique de la région. Le Soudan, un pays crucial de la vallée du Nil, est actuellement impliqué dans un conflit dévastateur entre factions militaires rivales, menaçant de déstabiliser l’ensemble de la région. L’Égypte et l’Éthiopie ont toutes deux un intérêt direct au Soudan, chacune rivalisant pour façonner l’issue du conflit d’une manière qui favorise leurs objectifs stratégiques.
L’Égypte, qui partage une longue frontière avec le Soudan, entretient des liens historiques, politiques et économiques profonds avec ce pays. Le Caire considère la stabilité au Soudan comme essentielle à sa sécurité nationale, craignant que le chaos à Khartoum ne se propage à ses propres frontières. De plus, l’Égypte considère le Soudan comme un partenaire essentiel dans ses efforts visant à faire pression sur l’Éthiopie au sujet du Nil. Un Soudan affaibli ou fragmenté pourrait éroder la capacité de l’Égypte à présenter un front uni contre le projet GERD de l’Éthiopie.
L’Éthiopie, en revanche, entretient ses propres relations complexes avec le Soudan. Alors que les deux pays ont coopéré sur certaines initiatives régionales, les tensions ont éclaté à cause des différends frontaliers, en particulier dans la région contestée d’Al-Fashaga. La guerre civile au Soudan présente donc à la fois une opportunité et un défi pour l’Éthiopie, qui cherche à maintenir la stabilité tout en protégeant ses propres intérêts stratégiques.
Le soutien de l’Égypte à la Somalie pourrait être considéré comme un moyen de sécuriser ses flancs dans ce conflit régional plus vaste. En renforçant les capacités militaires de la Somalie, l’Égypte s’assure de disposer d’un allié fiable de l’autre côté de l’Éthiopie, encerclant encore davantage Addis-Abeba et compliquant ses ambitions régionales.
La menace rebelle Houthi : la sécurité de la mer Rouge et du golfe d’Aden
Un autre facteur clé derrière la décision égyptienne de renforcer l’armée somalienne est la menace croissante que représentent les attaques des rebelles Houthis contre les navires commerciaux dans la mer Rouge et le golfe d’Aden. Les Houthis, soutenus par l’Iran, ont intensifié leurs attaques contre les pétroliers et les cargos, créant d’importantes perturbations dans l’un des corridors maritimes les plus critiques au monde.
La mer Rouge est vitale pour le commerce mondial, et toute instabilité dans la région a des conséquences directes sur l’économie égyptienne. Le canal de Suez, qui relie la mer Méditerranée à la mer Rouge, est une source majeure de revenus pour l’Égypte, et toute menace pesant sur le transport maritime sur la mer Rouge pourrait nuire à la sécurité économique du Caire. La capacité des Houthis à s’emparer ou à attaquer des navires souligne la vulnérabilité de ces eaux, que l’Égypte considère comme faisant partie intégrante de ses intérêts stratégiques.
La Somalie, située le long du golfe d’Aden, à l’entrée de la mer Rouge, est cruciale pour la sécurité maritime de la région. En renforçant les capacités militaires de la Somalie, l’Égypte tente non seulement de contrebalancer l’Éthiopie, mais cherche également à exercer une influence sur l’appareil de sécurité de la mer Rouge. L’augmentation des attaques des Houthis contre les navires de la mer Rouge fait monter les enjeux pour l’Égypte, la forçant à jouer un rôle plus actif dans la sécurisation des routes maritimes qui sont vitales à la fois pour son économie et pour son commerce mondial.
La présence égyptienne en Somalie pourrait potentiellement lui donner un plus grand contrôle sur les points d’étranglement par lesquels transite une grande partie du commerce mondial. Cela place également l’Égypte dans une position plus forte pour négocier avec d’autres puissances régionales, notamment l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Israël, qui ont tous un intérêt direct à sécuriser la mer Rouge et le golfe d’Aden.
Érythrée : le courtier en pouvoir discret
Aucune discussion sur la géopolitique de la Corne de l’Afrique ne serait complète sans considérer le rôle de l’Érythrée, un État reclus mais hautement stratégique niché entre l’Éthiopie et la mer Rouge. L’Érythrée, dirigée par le président Isaias Afwerki au pouvoir depuis longtemps, a un historique d’implication dans les conflits régionaux, qui nuisent souvent aux ambitions de l’Éthiopie.
Même si l’Érythrée et l’Éthiopie ont normalisé leurs relations en 2018 après des années d’inimitié amère, leur alliance reste fragile, d’autant plus que l’Éthiopie est aux prises avec des troubles internes. L’Érythrée, avec son armée bien entraînée et aguerrie, a souvent joué un rôle démesuré dans les conflits régionaux, notamment la guerre du Tigré dans le nord de l’Éthiopie.
La position de l’Érythrée sur l’implication croissante de l’Égypte en Somalie n’est pas claire, mais elle suit probablement de près l’évolution de la situation. L’Érythrée se méfie depuis longtemps des ambitions égyptiennes dans la région, d’autant plus que Le Caire cherche à approfondir ses liens avec son rival, le Soudan. Si le soutien de l’Égypte à la Somalie est perçu comme une tentative de déborder l’Éthiopie, l’Érythrée pourrait jouer un rôle plus actif dans l’équilibre des pouvoirs dans la région, éventuellement par des moyens secrets ou diplomatiques.
À bien des égards, l’Érythrée est le joker dans ce drame en cours. Sa proximité avec l’Éthiopie et la mer Rouge signifie qu’elle a le potentiel de faire pencher la balance en faveur de l’une ou l’autre des parties, en fonction de l’évolution de la dynamique régionale. L’Égypte, pour sa part, pourrait chercher à engager un dialogue plus direct avec l’Érythrée dans les mois à venir, alors qu’elle continue de bâtir une coalition contre l’influence croissante de l’Éthiopie.
Les luttes intérieures de l’Éthiopie : une faiblesse que l’Égypte pourrait exploiter
Malgré les initiatives ambitieuses de l’Éthiopie sur la scène régionale, le pays est aux prises avec de sérieux défis internes qui pourraient compromettre sa stratégie plus large. La guerre du Tigré, bien que officiellement terminée en 2022, a laissé de profondes cicatrices dans le pays, tant sur le plan politique qu’économique. Les tensions ethniques continuent de couver dans diverses régions, et le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed subit une pression croissante pour gérer ces conflits tout en faisant avancer les objectifs de développement de l’Éthiopie.
L’Égypte pourrait voir une opportunité dans l’instabilité intérieure de l’Éthiopie. En renforçant l’armée somalienne, le Caire pourrait exercer une pression sur l’Éthiopie sur plusieurs fronts, obligeant Addis-Abeba à détourner son attention et ses ressources de ses défis internes. En outre, les liens croissants entre l’Égypte et la Somalie pourraient enhardir d’autres groupes d’opposition en Éthiopie, déstabilisant ainsi davantage le paysage politique déjà fragile du pays.
L’influence tranquille du Golfe
Dans les coulisses de ce drame se déroulent les États du Golfe, en particulier les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, qui ont de profonds intérêts économiques et stratégiques dans la Corne de l’Afrique. Les Émirats arabes unis, en particulier, ont investi massivement au Somaliland, développant le port de Berbera et établissant des bases militaires dans la région. L’Arabie saoudite entretient également des liens étroits avec le Soudan et l’Égypte, utilisant sa richesse et son influence pour façonner les résultats dans la région.
Pour l’Égypte, l’implication des États du Golfe représente à la fois une opportunité et un défi. D’une part, l’Égypte pourrait tirer parti de ses liens étroits avec l’Arabie saoudite pour renforcer sa position dans la région. D’un autre côté, les relations croissantes des Émirats arabes unis avec l’Éthiopie et le Somaliland pourraient compliquer les efforts du Caire pour isoler Addis-Abeba.
Une Corne de l’Afrique en pleine effervescence
Alors que l’Égypte envoie une aide militaire à la Somalie, la Corne de l’Afrique se trouve à la croisée des chemins. Alors que la guerre civile soudanaise menace de s’étendre aux pays voisins, que l’Éthiopie est aux prises avec des troubles internes et que l’Érythrée joue le rôle d’un intermédiaire de pouvoir discret, la région est plus instable que jamais. Dans ce contexte, la décision de l’Égypte d’armer la Somalie est une décision audacieuse, qui pourrait soit remodeler la dynamique du pouvoir dans la région, soit la plonger encore plus profondément dans le conflit.
Pour l’instant, la Somalie n’est qu’une pièce d’un puzzle beaucoup plus vaste, mais alors que l’Égypte et l’Éthiopie continuent de lutter pour leur influence, la Corne de l’Afrique restera probablement un champ de bataille pour les années à venir. Ce qui se passera ensuite pourrait déterminer l’avenir non seulement de l’Égypte et de l’Éthiopie, mais aussi de la paix fragile de la région tout entière.
Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info
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