« Si les dirigeants de Fano ne parviennent pas à atteindre leurs objectifs fondamentaux – répondre à la menace existentielle qui pèse sur le peuple amhara, démanteler le régime génocidaire et garantir une paix durable – le mouvement risque de devenir désorganisé et inefficace. »


Par : Salomon A
Twitter : @sol_amhara
Depuis avril 2023, le gouvernement éthiopien du Premier ministre Abiy Ahmed a intensifié son assaut en une guerre à grande échelle contre la communauté amhara. En réponse, Fano, un mouvement de défense populaire, s’est rapidement transformé en une force de résistance redoutable. Il a pris le contrôle stratégique de plusieurs villes et s’est engagé dans des batailles acharnées contre le gouvernement. Dans les phases initiales du conflit, Fano s’est rapidement mobilisé et a réussi à capturer des villes clés comme Gondar, Bahir Dar et Lalibela, démontrant ainsi ses prouesses militaires. La supériorité tactique de Fano s’est manifestée par le démantèlement des bastions du régime et la capture de nombreux soldats du gouvernement. Comme l’a noté Crisis Group (2023), la capacité de Fano à lancer des offensives coordonnées a souligné sa force organisationnelle et le large soutien dont il bénéficiait au sein du peuple amhara.
Aujourd’hui, plus d’un an après le début de la lutte contre ce que beaucoup considèrent comme un régime génocidaire, il est essentiel d’intensifier les stratégies militaires et politiques. Ce n’est qu’au prix d’efforts concertés que le gouvernement dirigé par les Oromo pourra être démantelé et la menace existentielle qui pèse sur la communauté amhara neutralisée. Cependant, les récents développements au sein de la direction de Fano révèlent un manque inquiétant de priorisation stratégique et une impasse quant à l’objectif principal, à savoir l’élimination du régime génocidaire d’Abiy. Face à un génocide actif et à la dégradation des conditions de vie du peuple amhara, la direction de Fano doit réévaluer son approche de la guerre. L’absence de focalisation stratégique à un moment aussi critique risque de compromettre l’efficacité du mouvement, ce qui pourrait conduire à une fragmentation interne, à une perte d’élan et à un conflit prolongé avec des gains minimes.
L’un des facteurs clés de cette crise est la récente élection des dirigeants de Fano, qui a entraîné l’échec de la recherche d’un consensus sur la direction du pays. Cette situation a aggravé les difficultés à la fois en Éthiopie et au sein de la diaspora amhara, menaçant l’unité à un moment où la cohésion est des plus cruciales. En temps de guerre existentielle, le choix des dirigeants politiques et militaires exige une planification minutieuse et une vision stratégique. L’Éthiopie, avec sa longue histoire, n’a pas encore organisé d’élections véritablement démocratiques, et la complexité de l’organisation d’un processus démocratique équitable dans le contexte actuel est immense. Cela nécessite une compréhension des dynamiques culturelles et de l’expérience politique, deux éléments qui font actuellement défaut.
Tenter d’imposer un processus électoral au sein de Fano à ce stade précoce de la résistance risque de semer la confusion et d’approfondir les divisions internes. Les récentes élections à la tête du mouvement ont déjà exacerbé les divisions au sein du mouvement, affaiblissant son unité à un moment où un front uni est essentiel. L’histoire montre qu’en temps de guerre, les dirigeants les plus efficaces sont souvent nommés par des délégués de confiance, ce qui garantit la continuité et la concentration, plutôt que par le biais d’élections source de divisions. Pour éviter une nouvelle fragmentation, Fano doit tirer les leçons de ces précédents historiques et adopter une approche plus pragmatique de la sélection des dirigeants.
Si les dirigeants de Fano ne parviennent pas à atteindre leurs objectifs fondamentaux – répondre à la menace existentielle qui pèse sur le peuple amhara, démanteler le régime génocidaire et garantir une paix durable – le mouvement risque de devenir désorganisé et inefficace. De plus, si Fano ne se concentre pas sur les deux piliers essentiels de sa résistance – une force militaire robuste et un conseil politique unifié – il aura du mal à faire avancer la lutte contre le gouvernement dirigé par les Oromo. Sans une vision stratégique claire, le mouvement risque de perdre son élan et de diminuer sa capacité à atteindre ses objectifs ultimes.
Les conséquences d’un échec à corriger le tir sont désastreuses : fragmentation des ressources, conflits internes au sein des factions Fano et perte potentielle du soutien des communautés amhara en Éthiopie et dans la diaspora. Un conflit prolongé pourrait conduire à une impasse, vidant les ressources et l’énergie du mouvement.
Le peuple amhara a déjà payé un prix énorme dans la lutte contre le régime d’Abiy Ahmed. Selon un rapport de la BBC en amharique daté du 10 août 2024, 5 500 écoles sont hors service et Human Rights Watch (HRW) rapporte que les forces de sécurité éthiopiennes ont commis des crimes de guerre à grande échelle contre des professionnels de la santé, des patients et des établissements de santé. Aucun Amhara n’a échappé aux atrocités commises sous le régime actuel. La communauté amhara, dévastée par ces atrocités, n’aura peut-être pas la patience de voir un leadership désuni de Fano à l’avant-garde de la lutte. Ce manque d’unité risque de désengager l’opinion publique et d’ouvrir le mouvement à la critique. À ce moment critique, les dirigeants de Fano n’ont d’autre choix que de s’unir : le peuple amhara ne peut pas se permettre de perdre cette guerre.
L’histoire nous offre des leçons claires sur ce qui se passe lorsque les dirigeants des mouvements de libération sont divisés et qu’un sentiment d’impasse s’installe :
1. La guerre civile syrienne:En Syrie, les forces d’opposition étaient extrêmement fragmentées, avec différents groupes (modérés, islamistes, kurdes et autres) poursuivant chacun leurs propres objectifs. Ce manque d’unité et de priorisation stratégique a permis au régime d’Assad de rester au pouvoir et a conduit à une guerre civile prolongée et dévastatrice. L’échec de l’opposition à présenter un front uni a conduit à une hésitation internationale à apporter son soutien, et le conflit s’est prolongé, provoquant d’énormes pertes civiles, des déplacements et la fragmentation des groupes de résistance.
2. Le conflit au Soudan du Sud:Après l’indépendance du Soudan du Sud, des conflits internes ont éclaté entre différentes factions au sein du parti au pouvoir, chacune donnant la priorité à ses propres intérêts politiques et ethniques. Au lieu de se concentrer sur la construction de la nation et la paix, le pays a sombré dans la guerre civile. Les divisions internes et le manque de priorité accordée à l’unité nationale ont conduit à un conflit prolongé, à des déplacements massifs, à la famine et à une instabilité persistante.
Pour sortir de l’impasse actuelle au sein du mouvement Fano, il est essentiel d’établir une structure de direction centralisée et unifiée capable de prendre des décisions décisives et de hiérarchiser les objectifs de manière efficace. Cette direction doit avoir une vision claire et une autorité sur les différentes factions au sein de la résistance pour garantir l’unité et la concentration des efforts. Le Mouvement national africain en est un parfait exemple.
Le Congrès national africain (ANC) a été créé pendant la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud. Sous la direction centralisée de Nelson Mandela, l’ANC a maintenu des priorités claires, telles que la négociation pacifique et la pression internationale, même si la lutte armée faisait toujours partie de sa stratégie.
En outre, les dirigeants de Fano devraient se concentrer sur des objectifs réalisables à court terme. Plutôt que de se concentrer uniquement sur le renversement du régime génocidaire, le mouvement devrait donner la priorité à la création de zones de sécurité, au contrôle de territoires clés et à l’obtention d’un soutien international. Le succès dans ces domaines peut renforcer l’élan et le moral. Un exemple notable est la lutte contre l’EI en Irak, où les forces de la coalition ont donné la priorité à la reprise de villes stratégiques comme Mossoul, ce qui a finalement conduit à des gains territoriaux plus importants et à la défaite de l’EI.
En outre, il est essentiel que les dirigeants de Fano établissent une coordination militaro-politique claire. Les actions militaires doivent être alignées sur des objectifs politiques, tels que la survie, la liberté et la justice. Des opérations militaires non coordonnées peuvent entraîner des violences inutiles ou l’aliénation d’alliés et de partisans clés.
La force militaire de Fano et le conseil politique fonctionnent sur un pied d’égalité mais partagent une relation symbiotique, fonctionnant comme des piliers interdépendants du mouvement amhara.
En outre, la force militaire de Fano assume les rôles de leadership clés suivants : coordination des tactiques sur le champ de bataille et exécution d’opérations à grande échelle. Elle assure le leadership en cas de crise lors des moments critiques du conflit. L’aile politique se concentre quant à elle sur la gouvernance et la planification stratégique, en définissant la direction et les objectifs du mouvement.
En outre, le Conseil Amhara Fano peut se concentrer sur les domaines clés suivants,
1. Formuler une vision unifiée de la cause amhara, en fixant des objectifs à long terme pour la résistance. 2. Établir une structure de gouvernance formelle dans les Woredas et Kebels déjà occupés par Fano, en créant des lois et des règlements pour guider les opérations militaires et civiles.
3. Coordonner les alliances régionales avec d’autres mouvements ethniques ou nationaux pour renforcer l’effort de résistance plus large.
4. Relations diplomatiques et étrangères, engagement auprès des acteurs internationaux pour obtenir un soutien politique, financier et militaire.
5. Gérer les ressources et la logistique, y compris obtenir des financements, des fournitures et de l’aide humanitaire pour les personnes touchées par la guerre.
6. Élaborer des politiques stratégiques qui façonnent les opérations militaires et politiques, en assurant l’alignement entre les dirigeants et les forces terrestres.
7. Développer des stratégies de propagande et de communication, en veillant à ce que le message et les objectifs du mouvement Fano soient transmis efficacement à l’échelle locale et mondiale.
8. Faciliter le développement constitutionnel pour guider la formation des futures structures de gouvernance après le conflit.
9. Créer des cadres juridiques pour légitimer et structurer la force militaire et les efforts politiques de Fano, en assurant la cohésion et la discipline internes.
Enfin, Fano doit à tout prix éviter tout signe d’impasse. La lutte des Amhara contre la menace existentielle doit éviter de s’enliser dans un conflit prolongé. Cela peut être réalisé en maintenant la dynamique grâce à un engagement continu – militaire, diplomatique et de plaidoyer public. Les conflits prolongés conduisent à l’épuisement et à la perte de soutien, c’est pourquoi une action décisive aux moments clés est essentielle pour la victoire.
L’avenir du peuple Amhara et sa lutte pour sa survie dépendent de la capacité de Fano à s’unifier, à élaborer des stratégies et à rester concentré sur l’objectif : le démantèlement du régime génocidaire et l’établissement d’un avenir pacifique et juste.
Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info
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