

Par Tadesse Melaku Asfaw,
Chercheur en doctorat à l’Université Deakin, Australie
À l’occasion du Nouvel An éthiopien, l’ambassade des États-Unis à Addis-Abeba a publié une déclaration qui se lit comme suit :
« À l’occasion du Nouvel An éthiopien, l’ambassadeur américain auprès de la SEHOA, Mike Hammer, a rencontré le vice-président de l’administration régionale intérimaire du Tigré, Tsadkan Gebretensae. Ils ont convenu de la vitalité et de l’urgence de mettre pleinement en œuvre l’accord de cessation des hostilités de Pretoria (COHA) pour parvenir à une paix durable au Tigré. Le COHA prouve que le dialogue peut conduire à faire taire les armes. Tous les Éthiopiens méritent de vivre en paix. »
Bien que brève, cette déclaration est truffée de contradictions, de demi-vérités et d’idées fausses qui déforment la situation sur le terrain en Éthiopie. Dans cet article, je vais décortiquer les principaux problèmes que soulève cette déclaration et expliquer pourquoi elle reflète un manque de sincérité de la part de la mission diplomatique américaine.
- Un faux pas dans le symbolisme et la diplomatie
Le premier problème majeur est le choix de l’événement et du public. Si l’ambassadeur Hammer avait véritablement respecté la souveraineté nationale de l’Éthiopie et cherché à renforcer l’amitié avec la nation, il aurait été plus approprié de célébrer le Nouvel An éthiopien aux côtés de personnalités nationales telles que le président, qui symbolise l’unité et la souveraineté de l’Éthiopie. Au lieu de cela, l’envoyé spécial a choisi de marquer cette fête nationale en rencontrant des représentants d’une administration régionale qui ne gouverne qu’une partie du pays. Cette décision reflète une stratégie d’engagement restreinte, impliquant que la région du Tigré – et par extension, ses dirigeants – occupe une position centrale dans la vision des États-Unis pour l’Éthiopie.
- Le message caché de la réannexion territoriale
Ce qui est plus inquiétant, c’est que la déclaration insiste sur la nécessité de « mettre pleinement en œuvre l’accord de Pretoria » pour parvenir à une « paix durable au Tigré ». Si cela peut ressembler à un appel diplomatique à la paix, cela cache un programme bien plus controversé : la réannexion de territoires contestés tels que Welkait, Telemet, Raya et Korem, des zones qui font depuis longtemps l’objet de conflits ethniques et territoriaux.
Malgré les promesses du gouvernement fédéral éthiopien d’organiser un référendum sur le sort de ces territoires, des rapports crédibles suggèrent que l’armée a collaboré avec le TPLF pour faire pression en faveur de la réannexion forcée de ces terres. Les manifestations dans ces régions ont clairement exprimé leur opposition à la réintégration au Tigré, soulignant les souffrances endurées pendant les trois décennies d’occupation du TPLF. Pourtant, les États-Unis ignorent ces sentiments populaires, choisissant plutôt de soutenir un accord qui est tout sauf transparent et inclusif.
- « Faire taire les armes » : une affirmation discutable
L’ambassade affirme dans son communiqué que l’accord de Pretoria est un exemple de la manière dont le dialogue peut « faire taire les armes ». S’il est vrai que le conflit actif a cessé, ce « silence » est temporaire et trompeur. Les forces du TPLF étaient censées désarmer dans les 30 jours suivant l’accord, mais ce désarmement n’a jamais eu lieu.
En outre, les dirigeants du TPLF ont continué à proférer des menaces. Par exemple, après la réunion avec M. Hammer, Getachew Reda, le président par intérim du Tigré, a averti que « l’échec de la mise en œuvre complète de l’accord aurait des conséquences de grande envergure pour la paix et la stabilité dans la région ». Cette menace à peine voilée suggère que le TPLF se prépare à s’engager à nouveau dans un conflit armé si ses exigences ne sont pas satisfaites. Certaines sources affirment même que le TPLF dispose d’environ 270 000 forces armées, ce qui soulève de sérieux doutes quant à la durabilité de la paix dans la région.
- L’exclusion des Amharas : un acteur majeur
L’une des lacunes les plus flagrantes de l’accord de Pretoria est son incapacité à impliquer les principales parties prenantes, en particulier le peuple amhara, qui a été directement victime de l’agression du TPLF. Tout accord de paix qui n’inclut pas toutes les parties au conflit – en particulier celles qui ont subi le plus gros de la violence – ne peut être considéré comme une solution viable. En mettant de côté les Amhara et en se concentrant uniquement sur le TPLF, les États-Unis et leurs alliés ont choisi une approche profondément erronée qui privilégie l’opportunisme au détriment de la justice et d’une paix durable.
- La paix au Tigré n’est pas synonyme de paix en Éthiopie
L’élément le plus illogique de la déclaration de l’ambassade est peut-être l’implication selon laquelle la paix au Tigré équivaudrait à la paix en Éthiopie. La déclaration commence par évoquer la situation au Tigré, puis se termine par une affirmation générale selon laquelle « tous les Éthiopiens méritent de vivre en paix ». Cette confusion entre paix régionale et paix nationale est à la fois simpliste et inexacte. Les défis de l’Éthiopie s’étendent bien au-delà du Tigré, et suggérer que la résolution du conflit dans une région entraînera automatiquement la paix nationale est une simplification grossière du paysage politique complexe du pays.
- Le point sur la situation globale : le rôle des États-Unis en Éthiopie
En fin de compte, la déclaration de l’ambassade américaine met en évidence une tendance inquiétante dans l’engagement de Washington envers l’Éthiopie. Tout au long des deux années de conflit avec le TPLF, les États-Unis et leurs alliés ont constamment fait preuve d’un manque d’intérêt pour la justice, les droits de l’homme ou le bien-être du peuple éthiopien. Au lieu de cela, leurs actions ont été guidées par des calculs politiques qui favorisent souvent une partie par rapport à une autre, quelles que soient les réalités sur le terrain.
Ce que les Éthiopiens ont appris pendant et après ce conflit est clair : les États-Unis ne donnent pas la priorité au sort des masses. Ils se préoccupent davantage de maintenir leur influence et de faire avancer leurs intérêts stratégiques dans la Corne de l’Afrique. L’idée selon laquelle la liberté ou la paix peuvent être obtenues sans un véritable dialogue, sans inclusion et sans respect de la souveraineté n’est rien d’autre qu’une illusion.
En résumé, si la déclaration de l’ambassade des États-Unis peut paraître bien intentionnée, son contenu révèle une profonde déconnexion avec la réalité éthiopienne. La paix et la stabilité ne peuvent être obtenues par un engagement sélectif et des accords d’exclusion. Les Éthiopiens méritent un avenir fondé sur un véritable dialogue, la transparence et l’inclusion, et non sur les caprices de puissances extérieures.
Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info
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