

Par Mekuria
Comment un gouvernement oppressif maintient-il le pouvoir, et pourquoi persiste-t-il même lorsque sa gouvernance provoque de profondes souffrances ? En examinant le cas du Premier ministre Abiy Ahmed, il apparaît clairement qu’il ne correspond pas au profil conventionnel d’un dictateur animé par une idéologie ou une doctrine politique cohérente. Son style de gouvernement reflète un détachement plus profond des responsabilités morales qui guident normalement les dirigeants. La mort de civils innocents, l’effondrement de l’économie, la perturbation des moyens de subsistance et l’émergence de la famine semblent avoir peu d’influence sur ses décisions politiques. Même lorsque les citoyens sont confrontés à une grave famine, sa réponse minimise souvent la crise ou ignore l’urgence des souffrances de la population.
Cela soulève une question importante : comment Abiy Ahmed a-t-il accumulé et conservé un tel pouvoir pendant des années malgré un mécontentement généralisé et des échecs administratifs ? La réponse réside dans trois piliers qui se renforcent mutuellement : l’appareil militaire et sécuritaire, la bureaucratie et la désillusion du public.
1. L’appareil militaire et sécuritaire
L’armée – allant des unités de fusiliers de base aux forces spécialisées équipées de mortiers, de canons anti-aériens ZU-23, de tireurs d’élite, de chars, d’avions et de drones – constitue l’épine dorsale du pouvoir du gouvernement. Cet appareil fonctionne non seulement comme un corps armé mais comme une institution organisée dont les membres sont payés, équipés et disciplinés grâce à des ressources contrôlées par l’État. La loyauté au sein de ce système est soutenue par les salaires, la hiérarchie de commandement et l’accès aux ressources contrôlées exclusivement par l’État.
2. La bureaucratie
Un deuxième pilier de soutien est la bureaucratie civile. Malgré de nombreuses défaillances administratives, la structure bureaucratique éthiopienne continue de fonctionner suffisamment bien pour soutenir les opérations de base du gouvernement. Cette continuité administrative – couvrant la collecte des impôts, l’octroi de licences, la gestion des terres et la prestation de services publics – contribue à projeter une image de gouvernance normale. La bureaucratie persiste en partie parce que ses employés dépendent de l’État pour leur subsistance et en partie parce que les institutions bureaucratiques résistent naturellement aux changements rapides. C’est également par l’intermédiaire de la bureaucratie que les ressources sont rassemblées, que le commerce extérieur est mené et que les revenus sont générés – fournissant ainsi le financement essentiel qui soutient l’appareil militaire et de sécurité.
3. Désillusion et fragmentation du public
Le troisième pilier est la désillusion du public. Des années d’instabilité politique, de difficultés économiques et de discours contradictoires ont fragmenté la société et affaibli la résistance collective. De nombreux citoyens se sentent impuissants ou dépassés, ne sachant pas trop où placer leur confiance ni comment s’organiser efficacement. Cette fragmentation devient un avantage structurel pour le gouvernement, lui permettant de garder le contrôle même si le mécontentement grandit.
4. Les hypothèses erronées sur la lutte pacifique
Un argument courant parmi les partisans de la lutte pacifique est la comparaison avec les mouvements en Inde, en Afrique du Sud ou aux États-Unis. Toutefois, de telles comparaisons négligent les différences fondamentales. Ces sociétés disposaient de systèmes juridiques fonctionnels, de voies institutionnelles de recours et d’environnements dans lesquels la résistance pacifique pouvait produire des résultats tangibles. Le paysage politique éthiopien manque de ces garanties structurelles. En termes scientifiques, modifier une variable, comme les protections juridiques ou la neutralité institutionnelle, modifie l’ensemble du résultat de l’équation. Par conséquent, l’hypothèse selon laquelle la lutte de l’Éthiopie peut simplement refléter les succès d’autres pays est erronée sur le plan analytique.
5. Quelles choses devraient être abordées pour modifier ces paramètres d’oppression ?
Quels facteurs doivent être abordés pour changer les conditions d’oppression actuelles ? Je transmets cette question pour réflexion entre collègues du monde universitaire et militaires à la retraite. Mes propres réflexions préliminaires – fondées uniquement sur l’observation et l’instinct – sont que le pays a besoin de structures décentralisées et communautaires, capables de contrebalancer la portée excessive de l’État. Lorsque les communautés locales gèrent leurs propres ressources, elles réduisent la capacité de l’État à extraire des revenus et à exercer une autorité incontrôlée. Si ces structures communautaires deviennent fortes, elles peuvent affaiblir la concentration excessive du pouvoir fédéral en limitant les canaux bureaucratiques et financiers qui le soutiennent.
En outre, les secteurs économiques clés doivent être examinés attentivement. Lorsque le gouvernement dépend fortement de certaines sources de revenus pour financer ses mécanismes de sécurité, toute perturbation de la transparence, de la responsabilité ou de la surveillance dans ces secteurs peut rendre plus difficile le maintien d’une gouvernance abusive. L’objectif est de garantir que les ressources ne soient pas continuellement utilisées pour soutenir la répression.
Un autre problème à résoudre est la dynamique sociale qui permet à un petit groupe d’officiers armés d’intimider ou de contrôler un groupe beaucoup plus important de civils. Comment cinq policiers peuvent-ils intimider cent personnes ? Pourquoi la société considère-t-elle ce déséquilibre comme normal ? Cela révèle des problèmes plus profonds : la peur, le manque de confiance collective et l’absence de mécanismes permettant aux citoyens de faire valoir leurs droits en toute confiance.
Nous devons rechercher des solutions pour remédier à ce modèle de peur et de passivité sociale. Développer le courage civique, renforcer la solidarité communautaire et promouvoir une culture de responsabilité peuvent aider la société à sortir du cycle de l’intimidation et à développer des réponses plus saines et plus résilientes à l’oppression. Alors que des groupes comme Fano ont répondu aux pressions émanant de la structure militaire, il y a eu peu de réponses civiques ou communautaires comparables dans les régions en dehors de leurs zones d’influence, y compris celles où l’OLA opère. Ce déséquilibre doit changer.
Partout dans le monde, les Éthiopiens peuvent et doivent développer la capacité de contester les pratiques administratives abusives, de résister aux politiques locales injustes et de faire valoir leurs droits au sein de leurs propres communautés. En surveillant les autorités locales, en améliorant la transparence et en assumant la responsabilité collective de la manière dont les ressources sont gérées, les citoyens peuvent progressivement limiter la capacité de l’État à s’appuyer sur des structures bureaucratiques, financières et policières irresponsables. Ce faisant, la société peut commencer à reprendre le contrôle des ressources et des institutions dont dépend le régime pour sa survie, en utilisant des méthodes organisées et axées sur la communauté.
Conclusion
La survie d’une gouvernance oppressive en Éthiopie ne peut être comprise uniquement à travers une critique morale ; il doit être analysé à travers les forces structurelles qui le soutiennent. L’appareil militaire, la bureaucratie d’État et la fragmentation généralisée du secteur public renforcent collectivement ce système et lui permettent de se reproduire, même face à des crises humaines et économiques croissantes. Ces piliers ne fonctionnent pas de manière isolée : ils fonctionnent comme une architecture de contrôle interconnectée, où les ressources financières alimentent les institutions de sécurité, la bureaucratie canalise ces ressources et la désillusion du public empêche une résistance collective efficace.
Toute voie significative vers une transformation politique doit donc aborder ces structures simultanément. Cela nécessite non seulement une réforme institutionnelle, mais également un changement profond de la culture civique. La pensée critique, la culture politique et l’organisation au niveau communautaire sont essentielles si la société veut se vacciner contre les tendances autoritaires. Une population qui ne peut pas remettre en question, analyser et s’organiser devient vulnérable à la manipulation et à l’intimidation, permettant à la résilience autoritaire de se perpétuer à travers les générations.
La première étape vers le changement consiste à reconnaître que l’oppression n’est pas simplement imposée d’en haut ; cela est également rendu possible par l’absence d’un engagement civique coordonné à la base. Lorsque les citoyens revendiquent leur capacité d’agir dans la gouvernance locale, exigent la transparence et affirment leur responsabilité, ils érodent progressivement les fondements mêmes qui soutiennent l’autorité répressive. Renforcer la solidarité communautaire, responsabiliser les institutions locales et rétablir la confiance entre les citoyens ne sont donc pas des tâches secondaires : ce sont des stratégies centrales pour redéfinir le pouvoir politique en Éthiopie.
En fin de compte, le démantèlement d’une gouvernance oppressive nécessite plus qu’une indignation morale : il exige une contre-attaque des structures qui la soutiennent. En bâtissant des communautés résilientes et en créant des unités civiques organisées capables de protéger les ressources et les droits, les citoyens peuvent progressivement éroder les piliers d’un pouvoir abusif. Lorsque les gens surmontent leur peur et agissent collectivement, le déséquilibre entre l’autorité de l’État et la société commence à se modifier. Une population politiquement consciente et à l’esprit critique constitue la meilleure protection contre l’autoritarisme. Ce n’est que grâce à une telle transformation structurelle et civique que l’Éthiopie pourra évoluer vers un avenir plus juste et plus responsable.
Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info.
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