Éthiopie : les périls de l’optimisme passif

Maria

Éthiopie : les périls de l’optimisme passif

Teshome Abebe*

On pourrait affirmer que peu de pays ont connu des défis aussi profonds et multiformes que l’Éthiopie. Cette terre ancienne est marquée par sa riche histoire, ses diverses cultures et sa dynamique sociopolitique complexe. Cependant, derrière ce vernis de diversité se cache une nation aux prises avec des défis persistants, allant des tensions ethniques aux disparités économiques. Dans ce contexte, le concept d’optimisme passif est devenu une question controversée, certains affirmant qu’il favorise la complaisance et empêche une réflexion et une action significatives. Cet essai examine l’idée selon laquelle, compte tenu des circonstances actuelles, l’optimisme passif est en effet une recette pour la complaisance en Éthiopie, entravant le progrès et empêchant même d’interrompre la poursuite d’un changement significatif.

L’optimisme passif, défini comme une tendance à s’attendre à une issue favorable sans y travailler activement, peut être séduisant en période de turbulence. Il offre une évasion psychologique des dures réalités en favorisant l’espoir, mais sans les bases nécessaires. En Éthiopie, une nation marquée par des conflits ethniques, une instabilité politique et des défis économiques, l’optimisme passif peut agir comme un sédatif, endormant la population dans un faux sentiment de sécurité. Cette complaisance, ancrée dans la conviction que les choses s’amélioreront automatiquement, étouffe l’urgence d’une analyse critique et d’une action.

L’un des principaux obstacles posés par l’optimisme passif est son impact néfaste sur la pensée critique. Une pensée significative exige une introspection, une analyse et une volonté de confronter des vérités inconfortables. Toutefois, l’optimisme passif décourage souvent un tel examen critique. Les individus et les communautés, soutenus par des espoirs infondés, pourraient hésiter à s’attaquer aux causes profondes de leurs difficultés. En Éthiopie, cela pourrait se traduire par la négligence de problèmes systémiques tels que la corruption, le manque d’éducation et la répartition inégale des ressources. Par conséquent, le cycle des problèmes se perpétue, car l’absence de pensée critique entrave le développement de solutions efficaces.

De plus, l’optimisme passif peut étouffer l’impulsion en faveur d’une action collective. Un changement significatif dans toute société nécessite la participation active de ses citoyens. Cette implication va de l’engagement civique et du dialogue aux initiatives locales visant le développement social et économique. Toutefois, l’optimisme passif peut engendrer l’apathie. Lorsque les gens croient qu’un changement positif se matérialisera sans effort, ils sont moins enclins à s’engager dans le travail difficile et souvent inconfortable de mobiliser les communautés, de plaider en faveur de réformes politiques ou de remettre en question les structures de pouvoir existantes.

Dans le contexte éthiopien, l’optimisme passif peut exacerber les fractures sociales. La diversité ethnique du pays a toujours été une source de force, mais elle a également été une ligne de fracture génératrice de tensions. L’optimisme passif, en détournant l’attention du besoin urgent d’un dialogue inclusif et d’une compréhension entre les différents groupes ethniques, peut renforcer les stéréotypes et les préjugés. Une action significative nécessite de reconnaître ces divisions, de favoriser l’empathie et de travailler activement à la cohésion nationale. L’optimisme passif, en ignorant ces complexités, entrave la création d’une société harmonieuse.

De plus, les conséquences économiques de l’optimisme passif sont profondes. L’Éthiopie, comme de nombreux pays en développement, est confrontée à des défis économiques tels que la pauvreté, le chômage et des infrastructures inadéquates. L’optimisme passif peut dissuader les individus de poursuivre activement des études et d’entreprendre. Lorsque la croyance en un résultat automatique et favorable domine, l’incitation à investir dans ses compétences ou à innover diminue. Par conséquent, le progrès économique stagne, perpétuant les cycles de pauvreté et d’inégalité.

Tout cela pour affirmer que, compte tenu des circonstances actuelles en Éthiopie, l’optimisme passif constitue un obstacle important à une réflexion et une action significatives. Même si l’optimisme a sa place pour inspirer l’espoir et la résilience, il doit être associé à un engagement actif, une pensée critique et des efforts collectifs. Pour surmonter les défis auxquels l’Éthiopie est confrontée, la nation a besoin d’une population non seulement pleine d’espoir, mais aussi proactive, disposée à évaluer de manière critique ses problèmes, à engager un dialogue significatif, à remettre en question les normes existantes et à travailler en collaboration pour trouver des solutions durables. Ce n’est que grâce à de tels efforts concertés que l’Éthiopie pourra se libérer du carcan de la complaisance et ouvrir la voie à un avenir meilleur et plus prospère.

Trouver l’équilibre entre progression naturelle et responsabilité sociétale

Dans le débat séculaire entre le destin et l’action humaine, il existe une perspective qui préconise de laisser les choses se dérouler naturellement, estimant que les événements se mettront inévitablement en place. Bien que cet optimisme passif puisse paraître bénin, l’histoire et les événements mondiaux actuels, comme ceux d’Éthiopie, démontrent qu’une confiance aveugle dans le cours naturel des événements peut conduire à des résultats catastrophiques. Les prochains paragraphes abordent les conséquences dangereuses de la complaisance, explorant comment une croyance inébranlable dans l’approche du laissez-faire peut ouvrir la voie à l’autoritarisme, au chaos social, à la désintégration et à la violence idéologique ; et conclut avec des exemples extraordinaires d’entreprises périlleuses où la société a souffert en partie à cause d’un pessimisme passif.

L’idée selon laquelle les événements s’aligneront organiquement sans intervention humaine suppose un monde idéaliste et harmonieux. Cependant, la réalité est loin d’être idéale. Les sociétés sont des systèmes complexes et imbriqués dans lesquels de nombreux facteurs, notamment les décisions politiques, les politiques sociales et les disparités économiques, influencent le cours des événements. Ignorer l’impact de ces facteurs peut nous aveugler sur les causes profondes des problèmes sociétaux, conduisant à un faux sentiment de sécurité.

En l’absence d’efforts actifs pour façonner le cours des événements, des vides de pouvoir peuvent survenir, permettant aux dirigeants autoritaires d’exploiter ce vide. L’histoire regorge d’exemples de sociétés qui sombrent dans l’autocratie lorsque les individus restent passifs, confiants que les choses s’arrangeront d’elles-mêmes. L’autoritarisme prospère souvent lorsque les citoyens se désengagent du processus politique, laissant la porte ouverte à des dirigeants charismatiques qui manipulent l’opinion publique pour prendre le pouvoir.

Lorsque les individus abandonnent leur libre arbitre, le tissu social s’affaiblit. Le mécontentement couve sans être maîtrisé par des mesures proactives. Ce mécontentement peut dégénérer en chaos social, se manifestant par des troubles civils, de la violence et des troubles. En Éthiopie, le pays est aux prises avec des tensions ethniques et une instabilité politique, exacerbées par des griefs historiques restés sans réponse. L’incapacité à promouvoir activement la cohésion sociale et à résoudre les problèmes sous-jacents a contribué à la possible désintégration de la nation, déchirant les communautés et laissant derrière elle une traînée de dévastation.

Contrairement à une vision fataliste, la trajectoire d’une société n’est pas prédéterminée. Une gestion responsable implique de reconnaître les complexités de notre monde et de s’engager activement dans les défis auxquels nous sommes confrontés. Cela nécessite un effort collectif pour promouvoir une gouvernance inclusive, la justice sociale et l’égalité économique. Des politiques proactives qui s’attaquent aux causes profondes des problèmes sociétaux sont essentielles pour éviter une dérive vers le chaos.

Partout où l’optimisme passif a ouvert la voie à l’autoritarisme, au chaos social et à la désintégration, il a toujours conduit à des tragédies extraordinaires.

Les sociétés complaisantes ont toujours engendré des idéologues avec des projets idéologiques ambitieux qui ont tendance à captiver l’imagination des sociétés, promettant de grandes transformations et un avenir meilleur. Cependant, l’histoire démontre que ces efforts conduisent souvent à la confusion et à la désorientation plutôt qu’au triomphe. Les exemples suivants, bien que non exhaustifs, illustrent amplement ce modèle.

Le communisme dans l’ex-Union soviétique : La révolution bolchevique de 1917 visait à créer une société sans classes. Cependant, la mise en œuvre du communisme sous des dirigeants comme Staline a conduit à une répression généralisée, à une stagnation économique et à la perte des libertés individuelles. L’objectif ambitieux d’égalité a abouti à un régime marqué par la peur et le désarroi.

Le Grand Bond en avant en Chine : À la fin des années 1950, Mao Zedong a lancé le Grand Bond en avant pour transformer rapidement la Chine d’une société agraire en une société socialiste grâce à une industrialisation et une collectivisation rapides. Cette initiative a provoqué l’une des plus grandes famines de l’histoire, entraînant la mort de millions de personnes. La ferveur idéologique a aveuglé les dirigeants sur les conséquences pratiques, semant la confusion et le désespoir au sein de la population.

La Révolution culturelle en Chine : Toujours en Chine, la Révolution culturelle de Mao visait à imposer l’idéologie communiste en supprimant les éléments capitalistes, traditionnels et culturels de la société. Le résultat fut un chaos généralisé, la persécution des intellectuels et la destruction du patrimoine culturel. Le zèle idéologique a conduit à une société fracturée et à une génération perdue, illustrant à quel point des projets ambitieux peuvent désorienter l’identité d’une nation.

Les Khmers rouges au Cambodge : le régime de Pol Pot cherchait à établir une société communiste agraire, visant à éliminer tous les vestiges du capitalisme et à créer une société sans classes. Ce projet idéologique extrême a conduit au génocide de près de 2 millions de personnes, déchirant le tissu social du Cambodge et laissant la nation traumatisée et désorientée.

Le Printemps arabe : série de soulèvements dans le monde arabe au début des années 2010 visant à établir une gouvernance démocratique et la justice sociale. Même si ces mouvements étaient initialement prometteurs, ils ont souvent abouti à des vides de pouvoir, à une instabilité politique et à la montée de groupes extrémistes. L’objectif ambitieux de transformation démocratique a semé la confusion et la désorientation alors que les sociétés luttaient pour trouver un nouvel équilibre.

L’introduction du fédéralisme ethnique en Éthiopie : L’introduction d’un gouvernement ethnique en Éthiopie en 1991 visait à libérer la société de la pauvreté et de la misère ainsi qu’à lui donner la possibilité de s’auto-gouverner. Comme cela a été largement démontré au cours des dernières décennies, cela a plutôt engendré l’incertitude et les horreurs de la vie quotidienne, notamment l’insécurité alimentaire, le chaos sociétal, la torture, la violence idéologique, l’emprisonnement dans des conditions difficiles et le contrôle de la vie quotidienne des individus. La liberté promise favorisait les groupes aux dépens de l’individu ; et ce faisant, il n’a pas réussi à rendre justice. La saga n’est pas encore terminée. Le gouvernement actuel a déclaré la guerre à ses propres citoyens – une guerre qui en est maintenant à sa quatrième année – dans le but d’élever un groupe ethnique au pouvoir d’exercer un contrôle sur tous les autres. En conséquence, des millions de personnes ont perdu la vie, ont été déplacées et/ou ont tout perdu dans le processus. On estime que six millions de personnes ont perdu la vie ou ont été déplacées à cause d’une guerre évitable et qui devient de plus en plus cruelle au moment où j’écris ces lignes. Tout cela dans le cadre de la promotion d’une idéologie tordue visant à rendre un groupe supérieur à tous les autres dans un pays où la diversité ethnique était censée être un atout.

Dans chacun de ces cas, des projets idéologiques ambitieux ont commencé avec de nobles intentions mais se sont terminés dans la confusion, la désorientation et la perte de vies. L’écart entre la vision idéalisée et les réalités complexes de sa mise en œuvre a conduit à la désillusion, à des troubles sociétaux et, dans tous les cas, à des tragédies humaines. Ces exemples historiques servent de mises en garde, nous rappelant l’importance du pragmatisme, de l’adaptabilité et d’une compréhension approfondie des complexités de la société lorsqu’on se lance dans des efforts idéologiques ou politiques ambitieux.

S’il est tentant de croire que les choses se mettront en place naturellement, l’histoire nous met en garde contre une telle complaisance. Les événements qui se déroulent en Éthiopie nous rappellent brutalement qu’un optimisme passif peut ouvrir la voie à l’autoritarisme, au chaos social et à la désintégration. En outre, comme démontré ci-dessus, la complaisance passive peut conduire à des efforts idéologiques ambitieux aux conséquences insondables. Adopter notre libre arbitre et œuvrer activement en faveur d’un changement positif est essentiel pour éloigner les sociétés de ces résultats périlleux. Ce n’est que grâce à une gestion responsable et à une action collective que nous pouvons espérer bâtir des sociétés résilientes et harmonieuses, capables de résister aux épreuves du temps.

*Teshome Abebe, ancien doyen et vice-président, est professeur d’économie.

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