Par Addissu Admas
À aucun moment de notre histoire récente, l’Éthiopie n’a été aussi proche de la désintégration. Considérez ces faits : le statut de la fin de la guerre au Tigré n’a pas été clairement délimité ; le pouvoir qui a essentiellement tenté de détruire l’ordre existant, c’est-à-dire le TPLF, est bien remis en selle et déterminé à ré-annexer les territoires qu’il avait précédemment annexés par la force. L’armée érythréenne, venue régler ses comptes avec le TPLF et par la même occasion aider l’ENDF, est toujours au nord du Tigré. Le dérangé et meurtrier OLA Shene erre dans l’Oromia et mène sa propre version du nettoyage ethnique des Amhara et d’autres peuples d’Éthiopie sur son territoire. Un Premier ministre et un gouvernement confus et confus, qui semblent avoir leurs priorités en arrière et sont redevables à l’idéologie Oromummaa, dirigent le pays. Nous avons maintenant, plus que jamais, une Chambre et un pouvoir judiciaire toujours prêts à entériner toute décision farfelue de l’exécutif. Surtout, une provocation et une guerre inutiles et des plus déstabilisantes sont menées contre Amhara, une région connue comme un membre fidèle, fiable et stable de la fédération éthiopienne. Ce que nous voyons en bref, c’est la ruine d’un pays ancien, sans aucune force apparente pour l’empêcher d’une balkanisation irréversible.
Les causes immédiates du bouleversement actuel à Amhara sont largement connues : le refus de Fano de désarmer et de s’intégrer dans l’ENDF ; le refus de Fano et d’autres milices Amhara de quitter les zones contestées du nord précédemment annexées par le TPLF ; la quasi-déresponsabilisation des cadres du Parti de la prospérité d’Amhara en charge de la région d’Amhara ; la tentative insidieuse de limiter la présence amhara à Addis-Abeba, etc… Les causes lointaines mais fondamentales de la situation actuelle de l’Éthiopie se trouvent dans la Constitution même (ou Proclamation no1/1995). Je dirais sans hésiter que ce document atteint à merveille les objectifs pour lesquels il était destiné, à savoir la désunion et la désintégration de l’Éthiopie.
Ce que la Constitution éthiopienne visait à établir était un type d’ethno-fédéralisme qui n’est actuellement en place que dans trois autres pays au monde : le Népal, le Pakistan et le Soudan du Sud. Aucun d’entre eux, je dois le souligner, n’est connu pour sa stabilité et sa prospérité. Au contraire, ils sont en proie aux troubles, à la mauvaise gestion et à la pauvreté. Il ne fait aucun doute que leur arrangement ethno-fédéraliste est un contributeur majeur à leur situation actuelle. La charge de la preuve incombe à celui qui pense le contraire !
Nombreuses sont les raisons pour lesquelles l’ethno-fédéralisme est une proposition perdante. Nous avons déjà été témoins de la fin des deux pays notables qui l’ont pratiquement adopté : l’ex-Union soviétique et la Yougoslavie. Mon objectif ici n’est pas d’analyser toutes les raisons historiques qui ont conduit à la dissolution de ces deux pays, mais de mettre le doigt sur les limites et les faiblesses intrinsèques des États ethno-fédéralistes qui conduisent inévitablement à leur perte.
Premièrement, le fédéralisme ethnique vise avant tout à résoudre des griefs réels ou présumés. En d’autres termes, pour faire valoir des droits et privilèges niés ou présumés avoir été niés par certaines ethnies, ou pour rectifier des injustices réelles ou présumées subies. Parfois, il peut être proposé d’anticiper la possibilité que ceux-ci puissent avoir lieu quelque part le long de la ligne. La solution semble alors être l’autodétermination qui aboutirait à une auto-gouvernance qui fournirait des libertés et des pouvoirs vraisemblablement interdits auparavant, comme, par exemple, la liberté de parler sa langue maternelle, de jouir de sa culture sans remontrance, etc…
Deuxièmement, l’ethno-fédéralisme vise à établir l’égalité entre toutes les ethnies constitutives de l’État fédéré. Même le groupe ethnique avec la plus petite population et/ou le plus petit territoire gagnera une place à la table ronde des grandes décisions à tous les niveaux de l’Etat ethno-fédéral, c’est-à-dire les deux Chambres et la Cour suprême.
Troisièmement, l’ethno-fédéralisme est censé permettre à chaque ethnie constituante, quelles que soient sa taille ou ses ressources, de participer pleinement à la vie du pays. À l’inverse, chaque ethnie constitutive est censée respecter ses obligations telles que prescrites. Cependant, ce que nous avons vu et vécu dans la réalité depuis l’adoption de la Constitution actuelle est à mille lieues de ces intentions idéalisées et rationalisées.
J’ai des doutes fondés sur le fait que l’adoption d’une constitution ethno-fédéraliste en Éthiopie n’a pas été entièrement motivée par un esprit pur, impartial et généreux. Il y avait une très bonne dose de ressentiment. Autant il y avait une intention déclarée d’élever et de s’engager dans la vie de la nation des minorités négligées et marginalisées, autant il y avait un désir indéniable de délimiter et même de diminuer le pouvoir et la domination présumés des ethnies majoritaires, à savoir les Amhara et les Oromo. En fait, sous prétexte d’équilibrer leurs pouvoirs, le parti au pouvoir, à savoir le TPLF, a monté les Amhara et les Oromo les uns contre les autres de manière cohérente et sans scrupule. Le résultat est ce que nous voyons aujourd’hui.
Pour en venir à la faiblesse intrinsèque et aux effets délétères de l’ethno-fédéralisme, je dirais d’abord qu’il s’agit d’un système destiné non seulement à éliminer les inégalités, mais à les promouvoir ouvertement et sans vergogne ! Quel avantage y a-t-il, disons, par exemple, pour le peuple Komo d’Éthiopie, qui ne compte pas plus de deux mille personnes, à s’autodéterminer ? Ils sont tenus d’être liés à d’autres nationalités pour tous leurs besoins. Alors pourquoi les séparer non seulement de leurs voisins immédiats, mais de groupes beaucoup plus larges ?
Une raison étroitement liée est la répartition inégale des ressources. Si l’on suit strictement la logique de l’ethno-fédéralisme éthiopien, alors chaque nation, nationalité ou peuple a non seulement le droit de former son propre Killil – un droit constitutionnel qui est actuellement manipulé, voire piétiné par l’administration actuelle – mais a aussi le droit droit de faire sécession en tant que pays séparé ! Bien que les grandes régions d’Éthiopie, telles que l’Oromia, la Somalie, l’Amhara, le Tigré et le Benishangul-Gumuz, pourraient en théorie se tailler des pays distincts, l’écrasante majorité restante des enclaves ethniques n’a pas une telle option. Il s’agit donc d’une cruelle fiction insérée dans la Constitution, plus pour tromper, induire en erreur et apaiser que pour offrir une véritable alternative.
Comme je l’ai dit à plusieurs reprises, même si les cinq Killils mentionnés ci-dessus ont le désir de faire sécession et de former leurs propres nations distinctes, aucun d’entre eux ne possède actuellement les ressources suffisantes, c’est-à-dire les infrastructures, le savoir-faire, les capitaux, etc. pour devenir un État viable. . Je n’ai besoin d’aucune autre preuve pour cette affirmation que de pointer du doigt notre voisin du Nord, l’Érythrée. Un pays qui s’est battu pendant plus de trente ans pour obtenir son indépendance vis-à-vis de l’Éthiopie afin de devenir plus pauvre et non libre !
Plutôt que l’unité, l’ethno-fédéralisme encourage l’esprit de clocher le plus bas où les ethnies deviennent plus déterminées à tirer le maximum d’avantages du gouvernement fédéral plutôt que de trouver des moyens d’y contribuer. Quoi d’autre motive aujourd’hui l’envie de devenir un Killil à part entière ou des Cluster Zones pour former un nouveau Killil aux appellations douteuses ! Pas des raisons historiques, culturelles ou religieuses à coup sûr !!
Enfin, mais surtout, le fédéralisme ethnique viole, soit à dessein, soit en conséquence, l’alliance implicite entre les groupes ethniques plus grands et plus petits. L’essentiel est que, même si le nombre de membres d’un groupe ethnique est petit, si ses ressources sont minuscules, si ses contributions à l’économie, à la culture et à la société nationales peuvent être insignifiantes, il lui serait néanmoins garanti un espace sûr, paisible et libre au sein de la constellation d’ethnies beaucoup plus vastes, afin qu’elle puisse vivre, parler sa propre langue et profiter de sa propre culture sans être persécutée. Aujourd’hui, comme indiqué, pour des raisons d’opportunisme politique, les petites minorités sont regroupées en groupes auxquels elles n’ont ni demandé ni consenti. N’importe qui peut être certain qu’il préférerait revenir à l’arrangement fédéraliste pré-ethnique plutôt que d’accepter l’imposition du parti au pouvoir.
Tout en priant pour qu’il ne soit pas trop tard pour que l’Éthiopie devienne une autre Yougoslavie, l’espoir est que les compatriotes éthiopiens envisageront d’adopter un autre type de fédéralisme adopté par la Confédération suisse. Comme l’Éthiopie, la Suisse est une nation aux multiples ethnies et religions depuis des siècles. Contrairement à l’Éthiopie, elle n’a jamais été un empire, mais une agglomération de républiques. Cependant, ce qui reste distinctif de la Suisse, c’est sa subdivision en cantons. Celles-ci, au nombre de 26, ne sont ni des enclaves ethniques ni linguistiques comme les Killils, même si elles sont majoritairement germanophones. Ils sont, comme le stipule l’art. 3 de la Constitution suisse, souverains dans la mesure où ils ne sont délimités que par des lois fédérales. Chaque canton est libre d’adopter sa langue de travail, bien que le droit des minorités d’utiliser leur propre langue, de pratiquer leur religion et leur culture dans chacun d’eux soit respecté. Au niveau fédéral, la Suisse reconnaît quatre langues : l’allemand, le français, l’italien et le romanche.
La question est de savoir comment l’Éthiopie peut-elle adopter un fédéralisme de type suisse et devenir elle-même une Confédération éthiopienne, une « Confederatio Aethiopica », pour l’appeler Confederatio Helvetica ?
Le premier ordre du jour devrait évidemment être de démanteler le système Killil et de le remplacer par une subdivision basée sur les zones actuelles, ou quelque chose qui y ressemble, comme les Awrajas de l’ère pré-TPLF. Deuxièmement, nous devrions accorder à chaque zone/Awraja le même niveau de souveraineté dont jouissent les Killils (ou les cantons suisses), y compris le droit de maintenir une milice et l’application de la loi zonale. Chacun d’entre eux devrait avoir la liberté de choisir sa langue de travail tout en préservant (éventuellement) l’amharique, conformément à l’art. 5.2 de la constitution éthiopienne actuelle pour le gouvernement confédéral. Ou bien, adopter la déclaration de 2020 et reconnaître en plus l’oromiffa, le somali et le tigrinya comme langues fédérales. Naturellement, pour des raisons de rentabilité, je pense que le premier choix devrait être adopté.
Quels pourraient être les avantages d’une Ethiopie divisée en zones ou Awrajas ?
D’abord, cela éliminerait automatiquement les forces centrifuges qui nous précipitent vers la division, l’irrédentisme, l’esprit de clocher, etc… comme l’ont bien montré les récentes guerres du Tigré, de l’Oromia et de l’Amhara. De par sa structure même, le système zonal favorisera des forces centripètes, comme l’identité nationale, la stabilité, la coopération, etc…. Sinon par choix, du moins par nécessité.
Deuxièmement, alors que le système Killil encourage finalement la formation de nations séparées, le système zonal (c’est-à-dire cantonal) n’encourage que la coopération aux niveaux zonal et fédéral, sachant qu’aucune zone n’est suffisamment autosuffisante pour faire cavalier seul.
Troisièmement, la tendance à homogénéiser les Killils actuellement mise en œuvre avec tous les instruments de la cruauté, sera contrée par la liberté de Domicile selon l’art. 24 de la Constitution suisse (Les citoyens ont le droit d’établir leur domicile partout dans le pays). Plutôt que de se comporter comme des nations séparées comme le font les Killils, les zones sont vouées à se comporter comme des parties d’un tout inséparable. Ils sont donc tenus par la nécessité d’adopter la liberté de domicile.
Quatrièmement, un système zonal ou cantonal favorisera une coopération approfondie et, pour cette seule raison, favorisera une plus grande croissance économique.
Enfin, un système cantonal ou zonal assurera le type de stabilité à long terme que les Éthiopiens n’ont connu que pendant de brèves périodes au cours de toute leur histoire.
Naturellement, la codification et les modalités de mise en œuvre d’une nouvelle constitution confédérale est une chose à laquelle tous les Éthiopiens doivent participer. Cependant, il faut d’abord bien voir que le système actuel ne nous conduira qu’à une répétition éthiopienne de l’ex-Yougoslavie.






