Tuer à distance : le coût humain des drones

Maria

L’auteur (Photo : file0

Par Kebour Ghenna

Dans un village isolé, une jeune fille, Asnaketch, se tient pieds nus à la lisière des maigres terres agricoles de sa famille. Le bourdonnement des insectes se mêle au léger bourdonnement d’un drone au-dessus de nous. Ses petites mains tiennent une poupée en bois sculptée par son père, disparue depuis le dernier raid. Ses yeux écarquillés scrutent le ciel, à la recherche de réponses dans un monde où les questions sont noyées dans le bourdonnement incessant de machines lointaines. C’est elle réalité : une vie suspendue dans la peur, où le ciel n’apporte plus la pluie, seulement l’ombre de la mort.

Les drones sont devenus les outils de guerre privilégiés – précis, implacables et émotionnellement détachés. Ils survolent Gaza, murmurant les cris d’enfants fantômes pour attirer les familles à découvert, pour ensuite déclencher la destruction. Ils font le tour du ciel éthiopien, appliquant une politique sinistre de « tuer, pas capturer » contre ceux qui osent se rebeller contre le régime. Ce ne sont pas de simples armes ; ils sont les précurseurs d’un monde où la vie est dévalorisée, réduite à des pixels sur un écran, éteinte par simple pression sur un bouton.

Pour les civils pris entre deux feux, les drones ne sont pas des outils de précision mais des instruments de terreur aveugle. Asnaketch n’a aucun lien avec les rebelles ou les soldats. Pourtant, sa vie est façonnée par des décisions prises à des milliers de kilomètres, par des opérateurs assis dans des sièges ergonomiques, sirotant un café et débattant de l’éthique d’une grève. Elle n’est pas une cible, pas même une statistique – elle est un dommage collatéral dans une partie d’échecs géopolitique.

Le bilan psychologique des drones ne peut se mesurer uniquement en victimes. Leur bourdonnement omniprésent érode le tissu même de la dignité humaine. En Éthiopie, où des drones ont été déployés contre des groupes rebelles, les conséquences sont particulièrement dramatiques. Des communautés entières sont paralysées par la peur d’être prises pour cibles. Les enfants refusent de jouer dehors. Les agriculteurs abandonnent leurs champs. Le bourdonnement au-dessus de leur tête leur rappelle constamment que leur vie ne leur appartient pas, que leur survie dépend des caprices de forces invisibles.

Les drones privent l’humanité des conflits. Ils rendent la mort antiseptique, dépourvue des réalités désordonnées de l’interaction humaine. Il n’y a pas de soldats qui regardent leurs ennemis dans les yeux, pas de moments d’hésitation qui pourraient engendrer la miséricorde. Au lieu de cela, il existe des algorithmes et des écrans, des armes qui ne remettent pas en question les ordres et ne considèrent pas la moralité de leurs actions.

Pour Asnaketch, la déshumanisation est totale. Elle n’est pas vue par l’opérateur du drone qui scrute ses terres à la recherche de signes d’insurgés. Elle est un flou, une signature thermique, une menace potentielle. Son existence est réduite aux données, son humanité invisible à la technologie qui plane au-dessus d’elle.

La prolifération des drones soulève de profondes questions éthiques. Leur utilisation brouille les frontières entre guerre et assassinat, entre combattants et civils. La doctrine « tuer, pas capturer » utilisée dans de nombreuses opérations de drones reflète un écart inquiétant par rapport à la justice et à la responsabilité. En Éthiopie, comme dans d’autres zones de conflit, cette politique a semé des germes de division et de haine qu’il sera difficile d’extirper.

La réconciliation nécessite la reconnaissance, le repentir et la reconstruction de la confiance. Mais comment reconstruire la confiance lorsque les communautés sont décimées par des grèves qui n’offrent aucune explication ni aucune excuse ? Comment la guérison peut-elle commencer lorsque les morts sont enterrés sans réponses, leurs vies effacées par des machines qui disparaissent dans le ciel ?

Autrefois, le ciel était source d’émerveillement et d’espoir. Il apportait de la pluie pour nourrir les cultures, des oiseaux pour chanter à l’aube et des étoiles pour guider les voyageurs. Aujourd’hui, c’est une source d’effroi. Les drones ont remplacé les oiseaux, les satellites les étoiles. Le vert sacré en nous – notre connexion à la terre et les uns aux autres – est recouvert de puces électroniques et d’algorithmes.

Alors qu’Asnaketch s’endort, elle ne prie pas les dieux de ses ancêtres. Elle prie pour le silence, pour une nuit sans le bourdonnement des drones. Elle prie pour revoir son père, pour s’éveiller dans un monde où le ciel appartient aux vivants et non aux machines.

Les drones ne sont pas mauvais en soi, mais leur utilisation doit être limitée par un profond respect de la vie humaine. La facilité de leur déploiement et le détachement qu’ils offrent rendent trop tentant d’ignorer les contraintes morales qui régissent la guerre. Mais il faut résister à cette tentation. Nous devons exiger la responsabilité, la transparence et l’engagement à minimiser les dommages.

Pour le bien d’Asnaketch – et pour tous ceux qui vivent à l’ombre des drones – mettons fin à cette violence insensée. Guérissons les blessures de la guerre et reconstruisons notre pays avec compassion et justice. Les drones doivent être cloués au sol et le ciel doit à nouveau appartenir à la vie, à l’espoir et aux rêves d’un avenir meilleur.

NDLR : Cet article est apparu en premier sur la page personnelle des réseaux sociaux de Kebour Ghenna.

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