Critique de la « prise de pouvoir des élites contre l’autonomisation du peuple » de Messay Kebede

Maria

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Une manifestation nationale depuis 2016 a forcé le Front populaire de libération du Tigré (TPLF) à perdre sa domination au sein du gouvernement fédéral et à se retirer ensuite au Tigré où il aurait déclenché un conflit militaire dévastateur. Crédit photo : Reuters /Fichier

Par Bedilu Mulualem

L’article du professeur Messay Kebede propose une critique convaincante du dysfonctionnement politique de l’Éthiopie, en se concentrant sur la manipulation des élites et la mise en œuvre sélective de la constitution de 1995. Même si Messay identifie à juste titre la politique menée par les élites comme un facteur important de l’instabilité de l’Éthiopie, son analyse sous-estime les failles systémiques plus profondes ancrées dans la constitution. En institutionnalisant le fédéralisme ethnique, la constitution de 1995 a enraciné les divisions, les inégalités et les dysfonctionnements systémiques. Cette critique met en évidence le rôle destructeur du fédéralisme ethnique et souligne le besoin urgent de réformes structurelles pour établir une Éthiopie unifiée et démocratique.

Le fédéralisme ethnique, cause profonde des divisions et des conflits

L’argument de Messay selon lequel la stagnation de l’Éthiopie résulte d’une mise en œuvre sélective de la constitution néglige les défauts inhérents au fédéralisme ethnique lui-même. Ce système, de par sa conception, institutionnalise les enclaves ethniques et accorde le droit à la sécession (article 39), favorisant une société fragmentée où la loyauté ethnique l’emporte sur l’identité éthiopienne. Le fédéralisme ethnique renforce la polarisation, encourage une concurrence néfaste entre les groupes ethniques et déstabilise l’unité nationale.

Le préambule de la constitution, qui met l’accent sur les « nations, nationalités et peuples » – termes qui n’ont que peu de sens pratique pour les Éthiopiens – renforce les droits des groupes au détriment des droits individuels. Cette inégalité structurelle a alimenté des conflits tels que la guerre du Tigré, le génocide en cours contre les Amharas en Oromia et la rébellion de Fano. Ces crises ne sont pas de simples échecs de mise en œuvre mais les conséquences directes d’un système qui donne la priorité à la fragmentation ethnique plutôt qu’à la cohésion nationale.

Manipulation des élites : le symptôme d’un système défectueux

Messay soutient que la manipulation des élites est le principal moteur des troubles en Éthiopie. Cependant, cette analyse ignore la manière dont le fédéralisme ethnique permet une telle exploitation. Les divisions ethniques inscrites dans la Constitution fournissent un terrain fertile aux élites pour transformer leurs griefs en armes, endoctriner les citoyens, approfondir les divisions et consolider le pouvoir.

Les tribunaux, les forces de l’ordre et d’autres institutions gouvernementales sont souvent contrôlés par des loyalistes ethniques, ce qui rend impossible la protection des droits individuels. Le sort des Amharas en Oromia et à Benishangul, où le nettoyage ethnique, les déplacements forcés et l’exclusion sont endémiques, illustre à quel point le fédéralisme ethnique légitime les violations des droits humains. Le problème va au-delà du leadership : il est systémique et enraciné dans la constitution. La réforme de ce cadre est essentielle pour établir une gouvernance stable et équitable.

Le fédéralisme ethnique mine la démocratie et la méritocratie

Le fédéralisme ethnique contredit fondamentalement les principes démocratiques et les approches scientifiques. En donnant la priorité aux droits des groupes ethniques plutôt qu’aux droits individuels universels, cela porte atteinte à l’égalité et à la justice nécessaires à la démocratie. La citoyenneté est subordonnée à l’identité ethnique, créant une société dans laquelle le pouvoir et les ressources sont contestés selon des critères ethniques plutôt que partagés équitablement. Un pays ethniquement divisé ne peut pas parvenir à un développement équitable. Cette division institutionnalisée rend impossible une véritable démocratisation et perpétue les inégalités.

De plus, le fédéralisme ethnique favorise le népotisme, la corruption et la médiocrité en privilégiant la loyauté ethnique plutôt que la compétence. Les dirigeants et les responsables, y compris les présidents d’université, sont souvent nommés sur la base de leur appartenance ethnique plutôt que de leurs qualifications. Les institutions composées de loyalistes ethniques non qualifiés ne peuvent pas fonctionner efficacement, ce qui empêche l’Éthiopie de mettre en œuvre des politiques de développement saines et efficaces. Même des processus fondamentaux, comme le recensement, deviennent controversés et sources de conflits. Ce dysfonctionnement systémique paralyse les institutions, étouffe le progrès et perpétue la stagnation et la pauvreté tout en permettant à la médiocrité et à la corruption de prospérer au détriment de l’innovation et de l’excellence.

La faille dans le plaidoyer en faveur de l’acceptation du fédéralisme ethnique

La suggestion de Messay selon laquelle le fédéralisme ethnique est trop enraciné pour être modifié est à la fois défaitiste et incompatible avec les précédents historiques. Il soutient que la décentralisation et l’autonomie ethnique sont des réalités bien ancrées en Éthiopie, rendant les réformes irréalisables. Cependant, l’histoire montre que les systèmes qui divisent peuvent être démantelés. L’Afrique du Sud a mis fin à l’apartheid et les États-Unis ont surmonté la ségrégation pour établir des structures de gouvernance inclusives. L’Éthiopie peut de la même manière s’éloigner de ce fédéralisme ethnique vicieux en favorisant l’égalité des citoyens et le dialogue national.

L’argument selon lequel la décentralisation doit prendre la forme d’un fédéralisme ethnique est erroné. Les Éthiopiens méritent mieux que l’apartheid ethnique. Des pays comme la Suisse et l’Inde gèrent avec succès la diversité grâce à des systèmes fédéraux basés sur la géographie et la fonctionnalité plutôt que sur l’origine ethnique. L’Éthiopie peut également adopter un modèle de gouvernance qui équilibre l’autonomie régionale et l’unité nationale. L’incapacité à réformer le fédéralisme ethnique risque de conduire à la désintégration de la nation et à la perpétuation d’un conflit sans fin.

Aller de l’avant : apprendre de l’histoire

Même si Messay reconnaît les griefs historiques de l’Éthiopie, ceux-ci ne doivent pas être utilisés comme une arme pour perpétuer la division. La construction de la nation éthiopienne, comme celle de nombreux pays, a nécessité le recours à la force. Cependant, rejeter la responsabilité des problèmes du pays uniquement sur les Amharas est à la fois historiquement injuste et contre-productif. De tels récits négligent d’autres événements historiques, notamment les ravages causés lors des guerres d’Ahmad Gragn et des expansions oromo du XVIe siècle, ainsi que la récente guerre du Tigré.

Les griefs historiques devraient servir de leçons de réconciliation et de progrès plutôt que de sources de reproches perpétuels. Les Éthiopiens ordinaires souhaitent la paix et le développement, et non les conflits ethniques. S’attarder sur les conflits passés sape les efforts visant à construire un avenir unifié et équitable. L’histoire de l’Éthiopie devrait plutôt inspirer une vision commune ancrée dans l’unité, l’égalité et la croissance collective.

Conclusion

La critique du professeur Messay Kebede à l’égard de la gouvernance dirigée par les élites est perspicace mais insuffisante pour résoudre les problèmes structurels plus profonds de l’Éthiopie. Le fédéralisme ethnique inscrit dans la Constitution de 1995 est la cause profonde des guerres civiles, des dysfonctionnements systémiques et de la stagnation du pays. En institutionnalisant la division, en sapant la démocratie et en favorisant la corruption et la médiocrité, le fédéralisme ethnique a créé une société fracturée et instable.

La réforme de ce système est cruciale pour que l’Éthiopie puisse se libérer des cycles de conflit et construire un avenir stable et démocratique. En démantelant le fédéralisme ethnique, en donnant la priorité à l’égalité des citoyens et en favorisant l’unité nationale, l’Éthiopie peut transcender ses divisions et parvenir à une paix et à un progrès durables. Cette critique s’aligne sur l’appel plus large de Messay à l’autonomisation du peuple éthiopien, mais souligne qu’une véritable autonomisation ne peut se produire sans s’attaquer aux défauts fondamentaux du cadre constitutionnel actuel. Le système doit être réformé : l’Éthiopie saigne abondamment. Si le gouvernement actuel continue de faire obstacle à des réformes pacifiques, les Éthiopiens doivent utiliser tous les moyens disponibles pour réaliser cette transition. L’incapacité à réformer le fédéralisme ethnique risque de conduire à la désintégration de la nation et à la perpétuation d’un conflit sans fin.

L’écrivain peut être contacté à : bedilumulualem@gmail.com

Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info

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