Impunité des élites et victimes oubliées

Maria

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Un char détruit est visible dans une rue de Hawzen, dans le Tigré, dans le nord de l’Éthiopie. Crédit image : Spiegel.de

Par Yesheregna Medhanit

La guerre du Nord : les noms comptent

Le conflit, souvent appelé « guerre du Tigré », a commencé en novembre 2020 lorsque les tensions entre le gouvernement éthiopien et le Front populaire de libération du Tigré (TPLF) ont dégénéré en guerre ouverte. Un terme plus précis et plus inclusif serait « guerre du Nord », reflétant la portée géographique plus large du conflit. La guerre ne s’est pas limitée au Tigré ; au lieu de cela, il s’est déroulé à environ un tiers dans le Tigré, un tiers dans l’Afar et un tiers dans l’Amhara. Le TPLF a avancé profondément dans le territoire Amhara, atteignant un rayon de 200 kilomètres de la capitale éthiopienne, tout en tentant également de pénétrer dans le territoire Afar, même si ses efforts se sont largement limités à la zone frontalière, où ont eu lieu la plupart des atrocités. Cette désignation reconnaît toute l’étendue du conflit et son impact dévastateur sur toutes les régions et communautés touchées.

Les racines du conflit résident dans une lutte de pouvoir de longue date, intensifiée par des conflits politiques, ethniques et régionaux, notamment l’opposition du TPLF à la consolidation du pouvoir du gouvernement central. Initialement concentrée au Tigré, la violence s’est rapidement étendue aux régions voisines de l’Afar et de l’Amhara, l’ampleur du conflit rendant le terme « guerre du Tigré » quelque peu trompeur.

Dynamiques changeantes et impact humanitaire

Alors que le gouvernement éthiopien, le TPLF et le gouvernement érythréen étaient tous impliqués dans les combats, la dynamique a changé à l’été 2021. Après que les forces éthiopiennes et érythréennes ont été repoussées par le TPLF, la guerre s’est étendue à l’Afar et à l’Amhara alors que le TPLF a cherché à perturber les routes logistiques vitales et à exercer une plus grande pression sur le gouvernement éthiopien.

L’implication de l’Érythrée, en particulier, n’a fait qu’exacerber la situation, ses troupes étant impliquées dans toute une série d’atrocités, notamment des massacres, des violences sexuelles et des déplacements forcés. Cela a encore intensifié le conflit et aggravé la crise humanitaire. L’expansion plus large en Afar et en Amhara a donné lieu à des rapports similaires faisant état d’atrocités, notamment des attaques civiles, des déplacements forcés et le recours à la famine comme tactique de guerre. Les organisations de défense des droits humains, notamment Human Rights Watch et l’ONU, ont documenté ces violations. L’aggravation de la crise humanitaire complique encore davantage les efforts visant à parvenir à une paix et une réconciliation durables.

Déférence historique envers l’autorité

Il dit : « Le ciel ne peut pas être labouré, le roi ne peut être blâmé ». Cet adage résume une tradition où les dirigeants sont perçus comme infaillibles et irréprochables. La culture politique de l’Éthiopie est profondément enracinée dans son passé féodal, façonnée par un héritage de déférence incontestée envers l’autorité. Cette perspective, cultivée au fil des siècles, a renforcé la centralisation du pouvoir et étouffé la responsabilité. Dans cet environnement, la dissidence est devenue non seulement vaine mais culturellement taboue, garantissant la persistance de l’impunité des élites.

Aujourd’hui, cet héritage historique continue de définir la gouvernance en Éthiopie. L’impunité n’est pas une aberration mais une norme bien établie qui protège systématiquement ceux qui sont au pouvoir. Les atrocités de la guerre du Nord, marquées par la dévastation et la souffrance humaine, restent sans réponse. Le gouvernement éthiopien et les dirigeants tigréens, impliqués dans des violences généralisées, échappent à leurs responsabilités. Au lieu de cela, ils bénéficient d’une légitimité internationale, s’engageant dans des manifestations publiques de « réconciliation » qui passent sous silence le coût humain catastrophique de leurs actions.

La politique du théâtre

L’Accord de Pretoria, présenté comme un succès diplomatique, incarne le théâtre politique de la classe dirigeante éthiopienne. Alors que les dirigeants célèbrent une paix superficielle, les survivants de la guerre – ceux qui ont enduré des déplacements, des pertes et des traumatismes – sont relégués dans l’obscurité. L’absence de justice pour les victimes des atrocités du Tigré, de l’Amhara et de l’Afar souligne une réalité troublante : la paix, telle que conçue par l’élite, est moins une question de guérison que de préservation du statu quo.

De telles manifestations d’unité, comme les rassemblements au Friendship Park, contrastent fortement avec les expériences vécues par les Éthiopiens ordinaires. Les dirigeants qui dénonçaient autrefois les menaces existentielles embrassent désormais leurs anciens adversaires, privilégiant la consolidation du pouvoir plutôt que la justice. Ces manifestations publiques nous rappellent brutalement que l’absence de guerre n’est pas synonyme de paix ou de réconciliation véritable.

Le coût de l’ignorance de la justice

L’histoire démontre que la stabilité sans responsabilité est une illusion. En Éthiopie, les atrocités telles que les massacres, les violences sexuelles systémiques et la famine comme arme de guerre ne font toujours l’objet d’aucune enquête. Les organisations de défense des droits humains ont minutieusement documenté ces crimes, mais la volonté politique d’y remédier fait défaut. Au lieu de cela, les élites exploitent la rhétorique de la paix pour se protéger des contrôles, mettant ainsi de côté les voix des victimes et des survivants.

Le manque de responsabilité envoie un message troublant tant au niveau national qu’international. Sans comptes à rendre, les cycles de violence risquent de persister, érodant la confiance dans la gouvernance et laissant les communautés vulnérables à de futurs conflits. Cette négligence délibérée de la justice et de la réconciliation compromet les perspectives de stabilité durable de l’Éthiopie.

Une voie à suivre

Briser le cycle de la violence nécessite plus que des accords superficiels. L’Éthiopie doit faire face à son histoire d’impunité par des mesures significatives de responsabilisation. Des processus tels que la Commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud ou les tribunaux Gacaca au Rwanda, bien qu’imparfaits, offrent des modèles pour intégrer la justice dans le relèvement post-conflit. En offrant aux victimes et aux auteurs des plateformes leur permettant d’engager un dialogue honnête, de telles initiatives pourraient aider l’Éthiopie à faire face à son passé et à jeter les bases d’une paix durable.

Les traditions locales de résolution communautaire des conflits, dirigées par des aînés de confiance, offrent également un cadre précieux. Ces mécanismes mettent l’accent sur le dialogue et la compréhension mutuelle, créant ainsi un espace pour une véritable réconciliation. La reconstruction des communautés déchirées par la guerre et l’investissement dans les infrastructures, les soins de santé et l’éducation devraient compléter les efforts visant à rétablir la confiance et à favoriser l’unité nationale.

La responsabilité d’exiger justice

En fin de compte, la responsabilité de l’avenir de l’Éthiopie incombe à son peuple. L’apathie face aux atrocités ne fait qu’encourager ceux qui perpétuent la violence. L’indifférence de la communauté internationale reflète une désillusion plus large à l’égard d’un système politique qui donne la priorité à l’auto-préservation plutôt qu’aux droits de l’homme. Pour que l’Éthiopie retrouve sa dignité, elle doit donner la priorité à la justice plutôt qu’à l’opportunité, en veillant à ce que les victimes de la guerre ne soient pas oubliées.

Les enjeux sont clairs : sans responsabilité, la paix restera une illusion fragile, vulnérable aux pressions d’un conflit futur. Une véritable réconciliation nécessite de confronter le passé, d’honorer les victimes et de démanteler les structures d’impunité qui définissent depuis longtemps la politique éthiopienne. Ce n’est qu’alors que la nation pourra évoluer vers un avenir marqué par la justice et une véritable stabilité. Il n’y a aucune raison pour qu’il en soit autrement dans une Éthiopie d’après-guerre. La stabilité sans justice n’est qu’un mirage : une fausse paix, un calme fragile, qui s’effondrera inévitablement lorsque surviendra la prochaine vague de violence.

L’oubli a un prix. Karl Marx soutenait que l’histoire se répétait, d’abord sous forme de tragédie, puis de farce. Mais pour nous, ce n’est même pas cela : l’histoire continue de se répéter comme un spectacle d’horreur et non comme un spectacle qui mérite d’être regardé.

L’auteur peut être contacté sur afarican.com

Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info

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