

Par Sisay Mulu
Introduction
L’une des régions les plus susceptibles de connaître des changements importants, voire perturbateurs, alors que le monde fait face à la réalité du retour de Donald Trump à la Maison Blanche est la Corne de l’Afrique. Ancrée dans une approche transactionnelle, la politique étrangère de Trump « l’Amérique d’abord » pourrait détruire des années de coopération internationale et dégrader des alliances délicates. Contrairement à d’autres présidents américains, Trump a fait preuve d’une tolérance minimale à l’égard des engagements multilatéraux ou des normes internationales, choisissant plutôt des relations qui favorisent directement les intérêts américains. Pour les régions géopolitiquement sensibles comme la Corne de l’Afrique, où des alliances vieilles de plusieurs décennies et des équilibres prudents sont essentiels pour préserver la stabilité, ce modèle a de vastes répercussions.
Plus qu’une simple mosaïque de pays en proie à des conflits régionaux et à des troubles internes, la Corne de l’Afrique est un centre vital sur la scène géopolitique mondiale. Située à la jonction de l’Afrique et du Moyen-Orient et sous le contrôle d’importantes routes commerciales maritimes comme le corridor de la mer Rouge, cette zone sert à la fois de point focal pour les puissances régionales et mondiales, aujourd’hui et à l’avenir. Ce n’est pas seulement une question de géographie. Des États-Unis et de la Chine aux acteurs régionaux comme l’Égypte, les Émirats arabes unis, la Russie et la Turquie, les pays puissants ont prêté une attention particulière aux défis persistants de la Corne de l’Afrique : instabilité politique, concurrence féroce pour les ressources et conflits ethniques.
Le retour de Trump amènerait probablement les États-Unis dans ce domaine sensible à adopter une stratégie sélective, axée sur l’Amérique d’abord, ce qui entraînerait des risques et des ajustements. Les enjeux ne sont jamais moindres pour l’Éthiopie, le Soudan ou la Somalie. La Corne de l’Afrique est au bord d’un précipice, et la politique étrangère américaine de Trump pourrait bien décider si elle penche vers une stabilité précaire ou s’enfonce davantage dans le conflit et la fragmentation.
Changer les tensions et les alliances dans la région
La récente coopération de l’Éthiopie avec le Somaliland pour l’accès à la mer Rouge a engendré de nouvelles difficultés dans la Corne de l’Afrique, toujours plus complexe, qui compromettent la stabilité de la région et l’intégrité territoriale de la Somalie. Cette action a provoqué de grands troubles en Somalie, qui considère le Somaliland comme faisant partie de son territoire souverain. Compte tenu de la dynamique délicate en jeu, une administration Trump pourrait bien donner la priorité absolue à l’unification du Somaliland plutôt que de soutenir son autonomie.
Le point de vue de Trump sur les intérêts géostratégiques américains et l’unité somalienne
Compte tenu du penchant passé de Trump pour une diplomatie transactionnelle servant les intérêts immédiats des États-Unis, son gouvernement aurait probablement tendance à approuver l’intégrité territoriale de la Somalie. Cette posture coïnciderait avec la politique américaine de longue date soutenant un État somalien unifié, qui soutient la revendication somalienne sur le Somaliland et dissuade la fragmentation régionale. La stratégie de Trump pourrait considérer l’alignement de l’Éthiopie avec le Somaliland comme déstabilisant, poussant le pays vers un conflit et faisant courir un risque d’intervention plus général et plus coûteux. Donner la priorité à une Somalie stable et unifiée aidera Trump à garantir que les intérêts américains en matière de sécurité maritime et de stabilité régionale restent inchangés sans aggraver davantage le conflit.
Tensions croissantes entre l’Éthiopie et la Somalie et risque de conflit par procuration
La position de Trump sur l’intégrité territoriale et l’unité de la Somalie créerait les conditions d’une hostilité accrue entre l’Éthiopie et la Somalie. Soutenue par la Turquie, l’Égypte et peut-être les Émirats arabes unis s’ils réalignaient leurs intérêts, la Somalie serait plus confiante pour défier l’expansion de l’Éthiopie. L’Égypte, qui a ses propres intérêts à s’opposer à l’Éthiopie en raison du conflit du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD), pourrait voir l’isolement de l’Éthiopie comme une opportunité de renforcer son alliance avec la Somalie et d’accroître ainsi son influence dans la Corne de l’Afrique.
Dans cette situation, l’Éthiopie pourrait se heurter à une forte opposition sans alliés dignes de confiance. Le soutien de Trump à l’unification de la Somalie empêcherait non seulement l’accès de l’Éthiopie aux autres routes commerciales, mais placerait également le pays dans une position vulnérable, entouré de voisins bien soutenus. Alors que la Turquie, l’Égypte, Israël et les Émirats arabes unis s’alignent les uns avec les autres ou les uns contre les autres en fonction d’intérêts contradictoires, les aspirations de l’Éthiopie pourraient involontairement transformer la Corne de l’Afrique en un champ de bataille par procuration. Le soutien à l’unité somalienne par une administration Trump restreindrait ainsi les choix stratégiques de l’Éthiopie, s’opposant ainsi directement à une coalition d’acteurs régionaux unis par leur soutien à une Somalie stable et territorialement intacte.
Si Trump accordait la priorité absolue à l’intégrité territoriale de la Somalie et s’alignait sur des alliés comme la Turquie et l’Égypte, les objectifs stratégiques de l’Éthiopie dans la région pourraient être étouffés et elle serait contrainte soit de revoir ses alliances régionales, soit de risquer de se retrouver empêtrée dans une rivalité prolongée et déstabilisatrice qui pourrait manger des ressources et réduire son influence. Sous Trump, l’engagement en faveur de l’unité somalienne pourrait changer la dynamique du pouvoir dans la région : l’Éthiopie se retrouve plus isolée tandis que la Somalie, soutenue par des alliés puissants, se présente comme un État plus unifié et plus résilient au sein de la Corne de l’Afrique.
Le conflit civil au Soudan
Le général Abdel Fattah al-Burhan des Forces armées soudanaises (SAF) et le général Mohamed Hamdan Dagalo (Hemeti) des Forces paramilitaires de soutien rapide (RSF) se sont affrontés dans une lutte brutale pour le contrôle au milieu de la guerre civile en cours dans le pays. Ce qui n’était à l’origine qu’une lutte de pouvoir en 2023 s’est transformé en un bain de sang généralisé aux conséquences terribles sur la population. Ce conflit a laissé le Soudan dangereusement divisé dans des zones importantes comme Khartoum et le Darfour, où les crises humanitaires ont atteint des proportions surprenantes, provoquant des souffrances et des troubles inimaginables.
La question est désormais de savoir comment les États-Unis – sous la présidence de Trump – affecteraient le terrain fragile du Soudan.
Historiquement, Trump a favorisé les alliés « hommes forts », c’est-à-dire les dirigeants qui assurent un certain degré de stabilité, même si cette stabilité est obtenue par des moyens autoritaires. Cette tendance pourrait très bien se manifester au Soudan, où Trump pourrait soutenir une personne comme Burhan ou Hemeti en fonction des intérêts américains perçus, indépendamment de l’impact sur les aspirations des citoyens soudanais.
Le soutien d’un chef militaire fort au Soudan par une administration Trump pourrait faire pencher la balance de façon assez spectaculaire. Compte tenu des intérêts américains dans la préservation de la sécurité régionale, le soutien de Burhan – qui est considéré comme une figure militaire conventionnelle – qui bénéficie du soutien des SAF pourrait correspondre à la maîtrise des RSF par Hemeti et au contrôle des ressources économiques du Soudan – en particulier les riches mines d’or – présente un contrepoint fort qui pourrait plaire. au style transactionnel d’un gouvernement dirigé par Trump. Pour le Soudan, cette tendance aux alliances fondées sur des intérêts pragmatiques plutôt que sur des idées de justice ou de gouvernance a des conséquences alarmantes. Elle court le danger de soutenir l’autoritarisme au prix des procédures démocratiques, sapant ainsi les tentatives déjà précaires d’un gouvernement dirigé par des civils.
Une telle attitude des États-Unis modifiera non seulement la dynamique interne du Soudan, mais aura également un écho dans toute la région. Si Trump soutient une faction, par exemple, des pays déjà acteurs majeurs dans le conflit soudanais, comme l’Égypte ou les Émirats arabes unis, pourraient être habilités à accroître leur engagement. L’Égypte a intérêt à aider Burhan et fera correspondre son soutien aux intérêts géopolitiques plus généraux des SAF. Alternativement, soutenir Hemeti pourrait attirer l’attention d’autres acteurs puissants tels que les Émirats arabes unis ou le groupe russe Wagner, qui ont exprimé leur intérêt pour les ressources et l’orientation géopolitique du Soudan.
Une intervention américaine, notamment en faveur d’une seule faction militaire, pourrait entraîner une déviation dangereuse du Soudan. Cela pourrait transformer le conflit en une lutte par procuration plus vaste impliquant non seulement des acteurs locaux mais aussi mondiaux luttant pour le contrôle des richesses et de l’importance géopolitique du Soudan. Un tel résultat nuirait encore plus au Soudan, endommagerait son tissu social de façon permanente et pourrait peut-être exacerber les rivalités régionales.
En termes simples, l’engagement d’une présidence Trump au Soudan pourrait modifier fondamentalement l’équilibre des pouvoirs et mettre en péril la stabilité à long terme de la région. Le Soudan aurait un moyen de sortir de sa situation actuelle si une approche mesurée accordait la priorité absolue à la protection des civils et au soutien des institutions démocratiques. Cependant, soutenir des hommes forts autoritaires au nom de la « stabilité » alimenterait un cycle de conflits et produirait, au mieux, une paix fragile.
En conclusion, une approche menée par Trump dans la Corne de l’Afrique, axée sur la diplomatie transactionnelle et les alliances sélectives, menace de bouleverser les équilibres fragiles et d’aggraver les conflits dans la région. En donnant la priorité aux intérêts américains à court terme plutôt qu’aux engagements multilatéraux de longue date, cette politique risque de consolider des régimes autoritaires, de saper les efforts démocratiques et de provoquer des tensions régionales. La Corne de l’Afrique se trouve à un moment critique où l’engagement américain pourrait soit stabiliser, soit fragmenter son avenir.
Note de l’éditeur : les opinions exprimées dans l’article ne reflètent pas nécessairement celles de Togolais.info
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